Fictions

Blog, Meydan | La Place Vol.1, Fictions

Une conversation avec Perihan Mağden

Dans le cadre de ma résidence de traduction au Free Word Centre de Londres (mars-juin 2013), j'ai interviewé Perihan Mağden, auteur présente dans les deux volumes de Meydan | La Place et dont le roman Ali et Ramazan vient de paraître en français. Dans cet entretien que je vous présente ici en français, Perihan Mağden parle de ses procédés d'écriture, de son passé de chroniqueuse et de son roman Ali et Ramazan

Meydan | La Place Vol.1, Fictions

Ece Temelkuran raconte Le son des bananes

J'ai eu l'immense plaisir de vous présenter un extrait du premier roman de l'auteur et journaliste Ece Temelkuran dans le premier volume de l'anthologie Meydan | La Place. Voici une courte vidéo en anglais, préparée dans le cadre de la sortie de son roman en néerlandais, dans laquelle Temelkuran raconte le titre du roman: le son que font les bananes lorsqu'elles poussent et grandissent "chuk chuk chuk"... 

Fictions, Meydan | La Place Vol.2

EXTRAIT : ASLI TOHUMCU "SOMMEIL DE PLOMB"

Aslı Tohumcu (c) d.r.

Aslı Tohumcu (1974) a étudié la littérature anglophone à l’université. Son premier livre, Abis - un recueil de nouvelles sur la violence, a été publié en 2003. Son second livre Yok bana sensiz hayat | Pas de vies sans toi pour moi est un récit sur l’amour et la mort qui a été traduit en allemand, bulgare, albanais et arabe. En 2008, elle a passé une année en résidence à La Haye (Pays-Bas) où elle a notamment écrit des histoires d’immigrés turcs, dont un livre a été publié en néerlandais Over welk Turkije heeft u het ? (De quelle Turquie parles-tu ?). Tohumcu a également publié un recueil de nouvelles illustrées en 2010. Elle n’a jamais été traduite en français. Sommeil de plomb est son livre le plus récent.

Ce roman se déroule principalement dans un bus des transports publics d’Istanbul. Il nous raconte les histoires de son chauffeur et de ses passagers, ce qu’ils font mais aussi ce qui se passe dans leurs têtes : à quoi ils pensent, comment ils jugent les autres, offrant ainsi un portrait de la vie quotidienne dans cette grande métropole. Tohumcu dit que son écriture n’apporte pas de fins heureuses. Les personnages sont tous plus disfonctionnels, fâchés et malheureux les uns que les autres. Mais elle laisse au lecteur le choix de savoir si ces histoires sont positives ou non. Un portrait intéressant de la ville et de ses habitants. En voici un extrait et une lecture en turc par l'auteur. 

Ça sent mauvais. Chaque saison c’est la même chose. Ça ne change pas. Comme beaucoup de choses. Il ne se souvient plus quand il a cessé de sentir. Bien après avoir cessé de compter, c’est certain. Et pas que compter d’ailleurs, il n’essaie plus de répondre depuis longtemps. Il se rend bien compte que ça énerve les gens mais il n’y peut rien. Pire, diarrhée de la parole, prise de tête… oh putain… Jurer et fumer, impossible d’arrêter ni l’un ni l’autre. Et quoi, qu’il arrête et devienne fou ? Une situation qui endommagerait bien des esprits, encore s’il avait une femme, une fille, il les battrait tous les soirs. Il les battrait jusqu’à les tuer, que Dieu me préserve. C’est étrange, parfois lorsqu’il n’en peut plus, il se voit donner des coups à quelqu’un. Il ne le fait pas, il ne le ferait pas, mais il se voit le faire et s’en soulage un peu, ces éclatements et ses actes intérieurs le rendent confus.
Ce qui l’étonne le plus c’est la capacité des gens à trouver des raisons de se disputer si tôt le matin. C’est une des nombreuses choses qui ne change pas. Pas les disputes, mais qu’il s’en étonne. Chaque matin il ouvre sa porte en priant, fait un pas sur la première marche en priant. Malgré les années de désespoir, il n’a pas perdu la foi en Dieu. Mais parfois, rarement, il imagine des violettes mauves dans des petits pots sur l’appui de fenêtre, des portes-bonheur accrochés au bout qui balancent des Mashallah, une radio à piles. Des gâteries qu’on ne risque pas de retrouver dans le service public.
Il dit sa prière, presse le pas. Personne ne l’attend ce matin. C’est bon signe. Mais même si personne ne l’attend, il doit respecter un tracé. C’est pour cela que sans perdre trop de temps, il pose la taie d’oreiller brune qu’il avait lavée à la main et avait fait sécher sur le radiateur en la retournant à plusieurs reprises la veille sur le dos du siège et jette un œil à l’intérieur. Il avait rangé la veille déjà, il peut donc se permettre de jeter un coup d’œil avant de reprendre le boulot. Dès qu’il s’assied, il ouvre la fenêtre à sa gauche pour laisser entrer l’air frais, pour respirer un peu. Il sait très bien que dans quelques minutes, il ne pourra plus trouver d’espace pour respirer.
Il laisse le premier arrêt derrière lui tout comme son premier souffle causant autant de joie que de douleur dans ses poumons. De toute façon, il n’y a personne pour lui dire « eh là, » ou encore « doucement ». Pas pour le moment.
Il n’est pas premier pour longtemps.
— Sommeil de plomb (extrait) de Aslı Tohumcu, traduit par Canan Marasligil

Vous pouvez lire l'extrait dans son entièreté dans le second volume de l'anthologie d'auteurs contemporains turcs Meydan La Place.

Aslı Tohumcu ur le Web : Site Web www.aslitohumcu.com Twitter: @aslitohumcu Blog collectif : http://www.afilifilintalar.com/yazar/aslitohumcu (en turc)

Fictions, Meydan | La Place Vol.2

EXTRAIT : SERAY ŞAHİNER "CHEZ SOI"

Seray Sahiner (c) d.r.

Seray Şahiner est auteur de nouvelles. Née dans la ville de Bursa, elle grandit à Istanbul. Dès 2007, elle suit des études de journalisme à l’université d’Istanbul puis se spécialise en radio, télévision et cinéma à l’université de Marmara. Elle travaille pour différents médias et passe aussi de petit boulot à petit boulot tandis qu’elle écrit ses nouvelles et travaille comme assistante et scénariste dans les milieux du théâtre, de la télévision et du cinéma. En 2007 paraît son premier recueil Gelin Başı | Tête de mariée. Hanımların Dikkatine | À l’attention des dames, dont je vous propose dans le second volume de Meydan | La Place la nouvelle « Ev Hali » | « Chez-soi », est son second recueil de nouvelles, publié en 2011 et qui a reçu le prestigieux prix de nouvelles Yunus Nadi. En voici un extrait, accompagné d'une lecture de ce même passage, en turc, par l'auteur.

Elle s’installe verre de thé en main dans le fauteuil. Non, vraiment, je ne sais pas d’où lui vient cette assurance. D’où à ton avis ? Si tu couches avec lui le premier soir où vous vous retrouvez seuls, voilà ce qui arrive. Et tu te dis intelligente en plus. La première règle des relations hommes-femmes : tu ne couches pas avec le mec le premier soir. C’est tout ! Elle attrape le vernis sur la table basse et se met à vernir les ongles de ses pieds. C’était écrit dans le livre « Pourquoi les hommes aiment-ils les femmes coquettes ? » : il faut apparemment traiter les hommes comme s’ils avaient peu d’importance. Par exemple, pendant que tu recouvres tes ongles de vernis transparent, il t’appelle pour que vous vous voyez, tu dois alors répondre « Je ne peux pas, j’ai des choses à faire ». Si tu laisses tomber ton vernis pour te jeter dans ses bras comme une malade tu resteras encore bieeeen longtemps à attendre la bouche ouverte. Et puis le livre conseillait de ne pas coucher avec le type avant un mois. Mais laisse tomber Socrate ou Platon, ce qui compte c’est pourquoi les hommes aiment les femmes coquettes. Quelle idée il avait ce prof qui t’a laissé faire de la philo ? Platon a bon dos quand même... Mehmet aussi a bon dos... ah mais c’est lui Platon. Il t’a posé un lapin pour écrire La République... J’emmerde sa pensée, cet escroc ! Je n’avais en fait aucune envie de coucher avec lui le premier soir, ça s’est fait comme ça, je n’allais quand même pas dire « Désolée, mais si on couche ensemble le premier soir tu n’auras plus envie de moi après ». Aucune envie, c’est pour ça qu’avant votre premier rendez-vous t’es allée te faire épiler au complet. Mais pourquoi j’aurais fait ça pour lui ? Je ne peux pas me faire plaisir ? Et puis la foi ne passe-t-elle pas par la pureté ? Ah bravo, utilise un vers sacré pour justifier ton épilation. Elle referme le flacon de vernis et le pose sur la table basse. Quand il s’agit d’épilation, te voilà du coup musulmane pratiquante. Elle allume une cigarette. L’esthéticienne m’avait en plus fait un bleu sur la jambe. Elle était soi-disant très douce en général mais là ce n’était pas de sa faute, la cire fondait sous la chaleur. Et en tirant la seconde bande...
— "Ev hali" | "Chez soi" de Seray Şahiner (extrait), traduit par Canan Marasligil

Vous pouvez lire la nouvelle dans son entièreté dans le second volume de l'anthologie d'auteurs contemporains turcs Meydan La Place

Vous pouvez suivre Seray Şahiner sur Twitter (en turc) @seraysahiner

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Des défilés à la littérature

Ahmet Hamdi Tanpınar (1901-1962) est l'un des auteurs les plus important de la littérature moderne turque, connu pour son roman, aujourd’hui un classique, L’institut de remise à l’heure des montres et pendules (1962, Actes Sud, 2007), oeuvre dans laquelle il est question de la modernisation et de ses conséquences sur l’individu.

Alay Köşkü (c) Erinç Salor

C’est un immense plaisir de retrouver dans le coeur historique d’Istanbul, une bibliothèque/musée entièrement consacrée a ce grand maître la littérature turque. Installée dans le pavillon des Défilés | Alay Köşkü, la bibliothèque est un véritable havre de paix derrière le rythme effréné de l’immense métropole.

L'entrée, vue sur le parc Gülhane (c) Erinç Salor

Situé dans le magnifique parc Gülhane, le Alay Köşkü tel que nous le connaissons aujourd’hui fut construit par le sultan Mahmut II en 1819. Auparavant, il n’y avait qu’un pavillon en bois qui servait également de lieu pour le sultan pour y voir les différents défilés, sans être vu. Ce pavillon des défilés fait partie des jardins du palais de Topkapı.

La bibliothèque (c) Erinç Salor

La bibliothèque/musée a ouvert ses portes au public en novembre 2011. Il y a de nombreux espaces de lecture dans le superbe bâtiment ainsi que des ouvrages en accès libres incluant des romans en turc, des livres d’histoire ainsi que de nombreux livres de références en plusieurs langues sur la Turquie et sur Istanbul. À travers le pavillon sont exposés de nombreux ouvrages rares, des manuscrits originaux, des lettres ainsi que des objets ayant appartenus à Ahmet Hamdi Tanpınar mais aussi à d’autres auteurs comme Orhan Pamuk, Yahya Kemal, Necip Fazıl Kısakürek, Nedim ou encore Nazım Hikmet. Une très belle collection de magazines culturels et littéraires datant de l’époque ottomane jusqu’à nos jours y est également présentée. 

La bibliothéque (c) Erinç Salor

Bien plus qu'un lieu de passage entre deux visites touristique, cette bibliothèque/musée est un lieu où il vaut la peine de s'attarder, de s’asseoir, de lire, de penser, de rêvasser, d'écrire...

Salon de lecture (c) Erinç Salor

Cafétaria (c) Erinç Salor

INFO
İstanbul Ahmet Hamdi Tanpınar Edebiyat Müze Kütüphanesi
Alemdar Mah. Gülhane Parkı içi, Alay Köşkü, 34112 Fatih - İstanbul

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Un héros de la BD turque : Abdülcanbaz

Un gentilhomme ottoman, héros du peuple

Abdülcanbaz est un personnage créé en 1957 par Turhan Selçuk (1922 - 2010), le plus grand graphiste et auteur de bande dessinée turc de l’après-guerre. Surnommé le gentilhomme d'Istanbul, il est connu chez les étrangers comme étant "L'Incroyable Turc | Müthiş Türk".

Abdülcanbaz de Turhan Selçuk (c) Biz A.Ş.

Abdülcanbaz ne supporte pas les injustices, il a le coeur noble, il est brave et courageux, il est extrêmement fort (il a des "muscles en acier | çelikten kas") et très intelligent... bref le héros parfait. Mais surtout, notre gentilhomme ottoman est le héros du peuple et de tous les temps - ses aventures traversent les époques : aujourd'hui, à l'époque ottomane, pendant la guerre de l'indépendance turque, dans l'espace ou encore dans l'Egypte antique... Il est toujours du côté de ceux dans le besoin, des victimes et il combat les ennemis du peuple avec sa fameuse arme : la claque ottomane. 

ŞRAAAK! La claque ottomane

L’armée ottomane comptait une unité de combat d’hommes entraînés à fendre des blocs de marbre de leurs mains nues.  Lors des combats, ces unités se battaient sans armes, tuant leurs ennemis avec la seule force de leur « claque ». C'est la puissance de frappe qui distingue cette claque ottomane d'une claque ordinaire : elle peut envoyer un homme à terre d’un simple geste de la main. Les plus grands donneurs de claques étaient les mercenaires de l'armée ottomane, appelés les Başıbozuk (si si, comme dit le capitaine Haddock dans Tintin, Bachi-bouzouk).

La claque ottomane, Abdülcanbaz par Turhan Selçuk (c) Biz A.Ş.

Pendant des années, les aventures de Abdülcanbaz ont été publiées dans les journaux Milliyet, Cumhuriyet, Akşam et Yeni İstanbul. Ce n'est que dans les années 80 puis 90 que la série sera publiée sous forme d'albums BD, d'abord par Mehmet Benli, ensuite par les éditions Milliyet Yayıncılık. En 1987, Turhan Selçuk cesse de dessiner son héros mais après de nombreuses demandes de la part des lecteurs, il lui redonne vie en 1994. 

Turhan Selçuk

Tout comme dans les aventures de Karagöz et Hacivat, il y a des personnages du peuple dans Abdülcanbaz. Ce sont leurs conflits et leur combats que l’on y voit. Il s’agit des conflits et des combats de notre peuple...
— Turhan Selçuk au sujet de Abdülcanbaz, 2003 (traduction Canan Marasligil)

Turhan Selçuk (c) d.r

Un graphisme superbe

Les aventures d'Abdülcanbaz ne sont pas encore traduites en français (j'en rêve !) et le texte est complexe (humour et jeux de mots omniprésents) et contient un message politique important. Cependant, ne pas comprendre les textes ne vous empêchera en aucun cas d'apprécier le talent de Turhan Selçuk à travers ses dessin et ce graphisme absolument superbes. En voici quelques exemples ci-dessous, des anciennes couvertures, notamment des éditions Milliyet, ainsi que les toutes nouvelles éditions, très beaux albums publiés par Biz A.Ş. dont le patron possède aujourd'hui les merveilleux originaux, et que j'ai personnellement eu la chance de voir à Istanbul.

Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

EXTRAIT : HAKAN BIÇAKCI "LA CHAMBRE OBSCURE"

"Ne vous placez pas sous les objets lourds", Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo : Erinç Salor 

Hakan Bıçakcı (1978) est un jeune auteur de romans et de nouvelles. Son premier roman Romantik Korku (Peur romantique) est paru en 2002, suivi de Rüya Günlüğü (Journal d’un rêve) en 2003, Boş Zaman (Temps libre) en 2004 et Apartman Boşluğu (L’allée) en 2008. Son premier recueil de nouvelles Bir Yaz Gecesi Kâbusu (Cauchemar d’une nuit d’été) est publié en 2005. Bıçakcı écrit dans de nombreux magazines et journaux sur la littérature, le cinéma et la culture populaire. Karanlık oda | La chambre obscure est son roman le plus récent (2010).

Vous pouvez lire deux extraits de La chambre obscure dans le premier volume de Meydan | La Place. L'auteur lit ici un extrait du début du roman, dont vous pouvez aussi lire la traduction ci-dessous. La scène se déroule dans un quartier loin en dehors du centre-ville d’Istanbul. Le lieu est mystérieux et presque irréel. Le personnage raconte une obscurité où réel et imaginaire se mêlent, où l’existence d’univers parallèles est concevable. Le tout sous une perspective photographique. 

Mes baskets avançaient sans faire un bruit. « On dirait que je ne suis pas ici pour l’instant » pensai-je. « Quelqu’un s’imagine que je suis ici, c’est tout. Quelqu’un dont je ne peux pas voir le visage… » J’avais l’impression de me voir de dos, avec ses yeux. Un dos qui s’éloignait à force d’avancer, diminuait à force de s’éloigner, se dissolvait à force de diminuer… Vers le mur tissé de lettres… J’ai voulu me retourner pour regarder très vite derrière moi. Je n’en ai pas eu le courage. Je continuai de marcher. Je m’enterrai au fond des lettres mêlées à l’obscurité, tout doucement à perte de vue.
— Hakan Bıçakcı, La chambre obscure. Traduction : Canan Marasligil

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : PERIHAN MAĞDEN "ALI ET RAMAZAN"

Sortie de secours - Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo : Erinç Salor

Perihan Mağden a écrit et publié des romans, de la poésie, de nombreux essais et éditoriaux dans la presse. Orhan Pamuk dit de Perihan Mağden qu’elle « est parmi les écrivains les plus inventifs et francs de sa génération. »

À travers son œuvre, Perihan Mağden nous raconte l’histoire de ceux que la société oublie, ceux qui se retrouvent à la page des faits divers dans les journaux, comme Ali et Ramazan, qui se perdent dans la grandeur de la ville et dans l’angoisse de l’adolescence. Tous ces personnages sont victimes du regard d’une société intolérante face à ceux qui sont différents ou dans le besoin. Les oubliés de la société, les rejetés du gouvernement, de l’armée, de leurs parents… Et le génie de Perihan Mağden est de raconter ces vies, parfois trop courtes comme c’est le cas pour Ali et Ramadan, sans tomber dans le sentimentalisme ou les clichés. Mağden nous montre l’humain et non la victime. 

Je vous propose ici de découvrir l'ouverture du roman Ali et Ramazan. Bien que leur fin soit annoncée dès le premier chapitre, nous ne sommes qu'au tout début de l'histoire de Ali et Ramazan.

Le roman paraîtra en numérique et en papier, dans la collection Publie.Monde de Publie.Net et Publie.Papier. 

 

EUX

C’est le 18 décembre 1992 que prend fin l’histoire d’Ali et Ramazan. Dans la vraie vie. En page trois.
Leurs courtes vies racontées à la hâte en images ensanglantées, en pas plus de cinquante lignes, ces enfants de la page trois, Ali et Ramazan.
ILS L’ONT TORTURÉ : C’est avec ce titre qu’ils se retrouvent pour la première fois en page trois. De retour du service militaire ; quand l’État leur Père les a mis à la porte de l’orphelinat et qu’ils se sont retrouvés à la rue.
Les flics l’ont emmené au poste et l’ont torturé. Sur la photo qui dévoile l’épaule de Ramazan que les flics ont brûlé à la cigarette, on voit son visage de près.
Comme il est beau, comme il est blessé et triste.
Le journal qui annonce leur fin a jugé que DÉRAPAGE DE NUIT : 2 MORTS était un bon titre.
Une façon polie de dire DÉRAPAGE HOMO : 2 MORTS. Les petits jeux de mots des grands journaux. Toujours la même chose.
LES QUESTIONS CHERCHENT DES RÉPONSES sert de sous-titre à “dérapage de nuit”. Ils ont encadré quelques questions.
Ensuite, il y a ce titre. TUÉ AU BOUT DU CÂBLE.
Le câble lâche dans un quartier de Avcılar à Istanbul. Quelqu’un qui se tenait au câble attaché à un balcon du sixième étage, alors qu’il essayait de descendre, s’écrase sur le béton et se tue.
Il y a même une photo. Ils ont recouvert le cadavre avec des journaux. On voit quand même des détails effrayants. Comme l’imprimé sur le pull.
Pire encore, la photo du musicien-compositeur tué chez lui, vraiment dure à regarder. Ses intestins se sont éparpillés sur le tapis où il est tombé.
UNE TROISIÈME VICTIME DE CE DÉRAPAGE DE NUIT : OÙ EST PASSÉ LE FRIC ? Ceci est le dernier gros titre concernant Ali et Ramazan.
Quelqu’un d’autre est mort. Des liasses de billets ont disparu. Il utilise constamment l’expression “dérapage”, le grand journal, il nous envoie des signaux.
Étaient-ils homos Ali et Ramazan ? Est-ce ainsi que finissent les homos ? Est-ce que tu meurs quand le câble lâche ?
Ils sont qui d’ailleurs, eux ? Quelle importance ont-ils ?
Ils ne sont personne. Ils ont vécu intensément, ils sont morts trop rapidement.
Aujourd’hui est un autre jour.
Le temps ne passe plus pour les amoureux morts ; ils sont restés en 92.
— Ali et Ramazan, Perihan Mağden. (Traduction : Canan Marasligil)

Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

EXTRAIT: LATIFE TEKIN "LE JARDIN DE L'OUBLI"

Latife Tekin est une auteur bien établie en Turquie. Les lecteurs francophones ne connaissent que très peu de son oeuvre : Épées de glace (Stock, 1999) et Contes de la montagne d’ordures (Stock, 1995) – qui semble épuisée (et n’apparaît plus dans le catalogue en ligne de l’éditeur), où elle met en scène la vie des bidonvilles dans la périphérie d’Istanbul. 

Tekin a commencé à écrire après le coup d’État de 1980. Elle fait partie de cette génération qui s’est retrouvée en plein combat politique à peine sortie de l’enfance. Il faut comprendre que le coup d’État de 1980 a laissé des traces très fortes dans la Turquie contemporaine.

Unutma bahçesi | Le jardin de l’oubli est l’un de ses romans les plus récents et a été primé en 2005 par le prix littéraire Sedat Simavi, un des plus prestigieux en Turquie. Ce roman raconte l’histoire d’un lieu, « Le jardin de l’oubli », construit pour oublier. Les hôtes, dont la narratrice, y accueillent de nombreux visiteurs qui s’y rendent afin d’oublier. Dans un sens plus universel, le jardin de l'oubli peut renvoyer au jardin d’Eden, aux « premières histoires ». L’écriture de Tekin, son langage, sa voix unique, offrent une perspective personnelle mais pose aussi des questions essentielles sur le thème de l’oubli : peut-on oublier ? Doit-on oublier ! ? Est-ce possible voire vital d’oublier ou de se souvenir ? Ce roman, dans un sens, dit aussi qu’à force d’essayer d’oublier, on se finit par se souvenir toujours plus. 

Les extraits proposés dans le premier volume de Meydan | La Place sont tirés de différents chapitres du roman. Voici le prologue intitulé "À force d'oublier nos souvenirs".

Béton - Construction de la ligne de métro Marmaray - Photo : Erinç Salor

S’il est possible d’oublier intégralement, je suis en faveur de l’oubli... Mais à force d’oublier nos souvenirs se multiplient.
J’avais dit à Şeref, « On ne peut donc pas dire qu’oublier nous allège, nous ne nous envolons pas en oubliant, comme les oiseaux. »
« C’est vrai, nous ne nous envolons pas comme les oiseaux, nous volons comme les poissons, dans les profondeurs des souvenirs » avait-il répondu.
Il dit qu’à la fonte des glaces et la montée des eaux, le jardin dans lequel nous vivons, ensemble avec la montagne à laquelle nous tournons le dos, se transformera en une île. « Je sais même où ils laisseront leurs barques » dit-il, « regardez bien autour de vous, sachez et sentez que vous vivez sur une île du futur... »
Toute la vallée jusqu’au dernier platane situé au bord du champ le plus bas allait se retrouver inondée.
Les premiers jours, dans mes rêves, je pensais que les créatures qui se déplaçaient au fond étaient des poissons. Cette pensée, qui se rafraîchit de temps à autre, surtout le matin... crée chez moi un état de rêverie constant durant la journée.
Olgun, observant de la mer aux montagnes, des montagnes à la mer, a dessiné la future carte du territoire. « Je ne l’ai pas effacée pour ne pas vous rendre triste. Aucune des îles actuelles n’y sont, elles vont toutes s’enterrer sous l’eau » dit-il.
C’est autre chose qui m’a attristée. Elle n’apparaît pas comme une île sur sa carte. Elle possède une fine liaison avec la terre.
— À force d’oublier nos souvenirs, Prologe "Le Jardin de l'oubli", Latife Tekin - Traduction Canan Marasligil

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : KARIN KARAKAŞLI « MORCEAUX DE VIES »

Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo: Erinç Salor

De nouveau sur Soundcloud, je reprends le désir de faire le lien avec le premier volume de Meydan | La place, tout en travaillant sur le second volume (voir deux articles précédents incluant les lectures en turc de Ece Temelkuran et Ahmet Ümit). Je vous cite à présent un extrait, ensemble avec un cliché de la série Marmaray, photographiée par Erinç Salor, des premières lignes de la nouvelle intitulée « Melül » | « Poltron » de Karin Karakaşlı, du recueil Morceaux de vies, ainsi qu’une lecture en turc de ce même passage par l’auteur. Un texte très touchant narrant à travers le regard de deux enfants le tremblement de terre de 1999 qui a touché la région de Marmara, faisant plus de trente mille morts. Ici vous pouvez lire la version de « Poltron », celle de « Polichon » vous attend dans le premier volume de Meydan | La Place.

Je n’avais jamais eu autant de jouets. Des legos, des puzzles, tous les jours une cascade de nouveaux jouets arrivent dans des boîtes. Du ciel tombent la pluie et des jouets. Comme dans ces films où il y a un Père Noël, on nous donne des cadeaux emballés dans des papiers colorés. Mais aucun de nous ne se dépêche pour aller les chercher. On attend sagement dans la file pour recevoir les cadeaux. Les paquets tombent parfois à terre. Il y a de la boue partout. Le paquet se salit aussi.

J’aime les jouets, mais dans cette tente c’est bizarre de jouer. Avant, on jouait à se fabriquer des tentes à l’intérieur de la maison avec mes copines. On se faisait une tente avec la couverture et on se cachait en dessous. La tente est à présent notre maison. Lorsque je sors ma tête à l’extérieur je ne vois pas de toit. Il y a des tentes partout. Petits et grands, on joue tous au camping.

On ne m’avait dit nulle part, même à l’école, que le sol pouvait faire du bruit. J’ai entendu le bruit du sol cette nuit-là. On aurait dit qu’un vieux grand-père avait toussé. Sa toux ne s’est pas arrêtée. Ensuite les gens ont crié, ils ont crié longtemps. Moi je n’ai rien dit. Mon père a plongé dans ma chambre, m’a emmené à toute vitesse quelque part. Je n’ai pas reconnu l’endroit. Je disais « Maman » sans arrêt, « j’arrive ma petite, ta soeur aussi est avec moi, n’aie pas peur » disait-elle. Les murs de la maison se sont écroulés, elles n’ont pas pu venir.

« Vous avez de la chance, ils s’en sont sortis » disait tout le monde par la suite. Il n’y avait plus de maison à présent. Nous avions attendu quinze heures avec mon père devant cette maison qui n’existait plus. Ce sont les autres qui ont dit que ça avait duré quinze heures. Cartable en main, j’ai attendu ma mère et ma petite soeur. On avait acheté mon cartable ce jour même avec maman. Je ne sais pas pourquoi je l’ai pris avec moi en sortant. Je ne savais même pas que je l’avais avec moi. C’est en le voyant que je me suis rendue compte. Sur leur dos, les hommes portaient des sacs comme le mien en plus grand, lampes de poche en main, ils hurlaient en direction du béton « Y’a quelqu’un ? Vous m’entendez ? Parlez. » Nous, nous nous taisions tout le temps.

Il y avait beaucoup de bruit sous le béton. J’entendais aussi la voix de ma mère. Je déplaçais des débris et les écartais, pour que ce soit moins lourd sur elle. Ensuite un grand m’a mis sur le côté. « Reste là, on va sortir ta mère et ta soeur de là » a-t-il dit. Il a tenu parole. Ils ont sortis deux personnes d’en-bas, une grande et une petite. Elles ressemblaient à ma mère et à ma soeur. Elles étaient vivantes. À ce moment-là, j’ai compris ce que voulait dire être en vie. Respirer, avoir la poitrine qui monte légèrement, puis redescend. C’est à ce moment-là que j’ai prié le plus.

« Vous avez de la chance, vous avez trouvé une tente étrangère » disait tout le monde ensuite. Des tas de quinzaines d’heures avaient passé, beaucoup d’étrangers étaient arrivés, en plus de ceux qui se battaient contre le béton. Tout ce que je ne comprenais pas était étranger. Même ceux qui parlaient ma langue. Même ce quartier où j’étais née. Parce que je ne le reconnaissais plus.

J’ai entendu plein de langues étrangères, j’ai vu plein de drapeaux étrangers. Comme les drapeaux qu’on avait dans nos atlas, comme ceux-là. Mon atlas aussi a été englouti par ces pierres. Nous nous sommes installés au camp égyptien. Le commandant égyptien a déblayé un petit espace. On joue au ballon avec lui là. Il nous cajole, il nous aime beaucoup.

Maman et papa ne nous cajolent pas. Ma soeur est à l’hôpital, son pied est cassé. Soit ils insultent des gens que je ne connais pas, soit ils se taisent. Une garderie a été établie dans le camp, j’y passe mes journées. Comme je me grattais beaucoup la tête, ma mère a coupé mes cheveux. Elle aimait beaucoup mes cheveux « Tes cheveux sont si beaux ma chérie » disait-elle, elle les a coupés. Elle ne m’a pas regardée. J’ai dit « Ce n’est pas grave maman, ils repousseront. » Elle a laissé tomber les ciseaux par terre.

Ils ont distribué des masques à tout le monde. Petits et grands on a joué aux infirmiers. Quand les bruits ont cessé de venir du béton, cette odeur est arrivée. C’est difficile à expliquer, une telle odeur qui arrive. Ensuite, on ne sentait même plus l’odeur. Car elle était toujours présente et nous étions toujours présents aussi. J’ai mis ma tête dans mon cartable pour m’endormir. Mes parents n’ont pas dormi du tout.

Mon cartable est à mes côtés, mais je n’ai plus d’école. Nous avions déterminé nos places entre nous au tirage au sort. Côté fenêtre, troisième rang. Je souris quand j’y pense. Poltron ne sourit pas. Poltron, c’est mon chien en peluche. Des enfants au loin, que je ne connais pas nous ont envoyés leurs jouets. Il est plus beau que tous les nouveaux jouets qui arrivent dans les paquets colorés. J’ai reçu ce jouet, la dame qui distribue les paquets a dit « Regarde-moi ce regard poltron » en me donnant le paquet. Je ne sais pas ce que cela veut dire mais je l’appelle Poltron.

J’aime beaucoup Poltron. Je lui demande de quelle maison il vient, il ne répond pas. De quelle couleur sont ses rideaux, a-t-il une bibliothèque, est-ce que sa télévision est grande, y’a-t-il une douche ou une baignoire dans sa salle de bains, qu’y a-t-il dans son frigo ? Ils nous donnent toujours du pain, des tomates, des biscuits, de l’eau. On a eu un repas chaud il y a deux jours, des haricots et du riz. C’était très bon. Poltron m’a regardé manger.

Je lui parle tout le temps, pour que son ancien maître ne lui manque pas, et pour qu’il m’aime beaucoup également. Je l’aime beaucoup, parce qu’il vient d’une maison.

Je veux ma maison.
— Parmi les jouets ! Poltron (extrait de Morceaux de vies). Traduction : Canan Marasligil.