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Tante Rosa de Sevgi Soysal: rencontre avec la traductrice Claire Simondin

Si vous avez lu le second volume de Meydan | La Place, vous vous souviendrez de Claire Simondin, qui y proposait la traduction d'un extrait du roman de Barış Bıçakçı, L'auteur des piqûres de mouches. Je suis ravie de vous présenter sa toute dernière traduction : le roman Tante Rosa de Sevgi Soysal (1936-1976), paru aux éditions Intervalles en mars 2016. Lors de notre rencontre (par e-mail - oh les joies de l'Internet), nous parlons de Sevgi Soysal et de Tante Rosa, mais aussi de sa passion pour la Turquie, de littératures contemporaines de Turquie ainsi que de traduction. Place à Claire... 

Tante Rosa (éditions Intervalles, 2016) est un roman de Sevgi Soysal paru en 1968 en Turquie. Ce livre lui a valu la consécration littéraire en Turquie mais aussi la surveillance des autorités de part son féminisme. Peux-tu nous en dire plus ? Que raconte Tante Rosa et de quelle façon est-ce que ce roman "prône la liberté de la femme et sa totale indépendance vis-à-vis des hommes, thèmes encore tabous voire blasphématoires pour certains”, comme le dit Yves Mabon (Les Huit Plumes).

Précisons tout d'abord que Tante Rosa n'est pas le premier livre publié par Sevgi Soysal, ni celui qui a eu le plus de succès. Lors de sa parution aux Éditions Dost, en 1968, il a déconcerté les lecteurs turcs. Cette histoire d'une femme bavaroise dans l'Allemagne d'après la Seconde Guerre mondiale leur est apparue comme vraiment étrange et étrangère. On n'était pas loin de penser qu'il s'agissait de la traduction d'une œuvre allemande. Tante Rosa, écrit en turc, s'inspire en effet des vies de la grand-mère, de la mère et de la tante de l'auteur, qui étaient allemandes. Pour clore la boucle, la mère de Sevgi Soysal, Aliye Yenen, traduira le roman en allemand.
Qui est Tante Rosa? Une petite fille élevée dans une institution religieuse, à l'imagination nourrie par la lecture de romans feuilletons à l'eau de rose, qui rêve d'amour et de liberté (dans cet ordre). Tante Rosa recherche par tous les moyens son indépendance mais ce qu'elle veut avant tout c'est être aimée pour elle-même.

Le roman se compose de quatorze chapitres qui constituent chacun une petite histoire et l'on passe de l'un à l'autre sans transition, sans toujours bien savoir quel laps de temps s'est écoulé. Dans le premier, Rosa est une petite fille qui rêve de devenir acrobate équestre car elle a vu dans le magazine Entre nous une photo de la reine Victoria, en tenue d'écuyère, "conquérir les cœurs de ses compatriotes". Puis elle se fait renvoyer d'une pension religieuse, se retrouve enceinte très jeune, se marie plusieurs fois, abandonne ses enfants, tente de gagner sa vie en enchaînant des boulots aussi variés que nettoyeuse de tombes, boutiquière, brocanteuse, tenancière de pension, caissière de bordel... On ne peut s'empêcher de penser à l’œuvre de Daniel Defoe : « Heurts et malheurs de la célèbre Moll Flanders, qui naquit à Newgate, et, pendant une vie continuellement variée qui dura soixante ans, en plus de son enfance, fut douze ans une catin, cinq fois une épouse, douze ans une voleuse ». Cependant, à la différence de l'héroïne anglaise, Tante Rosa ne devient jamais riche et ne meurt pas pénitente. Et c'est là que je voudrais souligner l'aspect le plus subversif du roman de Sevgi Soysal. Féministe ? Sûrement, mais le principal tabou auquel il s'attaque est celui de la religion.  Sevgi Soysal peint avec un humour assez féroce les bonnes sœurs du pensionnat religieux qui enseignent aux petites filles le mépris de leur corps, elle dénonce le mercantilisme de l'église et fait de Tante Rosa une athéiste convaincue (et convaincante).

Lire ce petit roman (une centaine de pages) est le meilleur moyen de découvrir Sevgi Soysal. C'est pour cette raison que les Éditions Iletişim, à Istanbul, ont débuté la publication des œuvres complètes par cet ouvrage.

Quelle a été ta rencontre avec ce roman et avec Sevgi Soysal ? Quand l’as-tu lu pour la première fois ? Qu’en as-tu pensé à ta première lecture ? 

C'est Timour Muhidine, maître de conférences en langue et littérature turques à l'Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales, Paris) et directeur de la collection "Lettres turques" aux éditions Actes Sud, qui a proposé la traduction de ce livre. Aucune œuvre de cet auteur majeur n'était jusque-là accessible au lecteur francophone. Quand je l'ai lu pour la première fois, j'ai été "emballée" par la liberté de ton et la variété des styles utilisés d'un chapitre à l'autre. Ce fut d'ailleurs une des principales difficultés lors de la traduction.

J'ai eu envie d'en savoir davantage sur l'auteur et j'ai découvert que sa vie, très brève (elle est morte d'un cancer à quarante ans, en 1976) avait de nombreux points communs avec celle de son « héroïne ». Sevgi Soysal, comme Tante Rosa, s'est mariée plusieurs fois, s'est peu occupée de ses enfants, a voulu être une femme libre. Mais elle s'est engagée politiquement et a fait de la prison, a eu maille à partir avec la censure, à cause notamment de Yürümek (« Marcher ») qui décrit les relations hommes-femmes avec beaucoup de crudité.

Claire Simondin avec la mascotte de Türkcell.

Claire Simondin avec la mascotte de Türkcell.

Parlons un peu de ton parcours de traductrice et de ta relation avec la langue turque:  Quand as-tu commencé à apprendre le turc ? Quel a été le déclic pour te plonger dans cette langue et les littératures de ce pays ? 

Nous avons sillonné la Turquie du nord au sud, d'est en ouest plusieurs étés consécutifs, dans les années 90, et il devenait frustrant de ne pouvoir communiquer avec tous ces gens qui nous accueillaient si chaleureusement, mon mari, ma fille et moi. Alors j'ai commencé à prendre des cours de turc dans un centre culturel à Paris, je me suis fait des amis turcs en France, puis j'ai eu la chance de participer à une résidence de traduction, un mois à l'académie de Gümüşlük, près d'Izmir, puis un mois au collège international des traducteurs littéraires, à Arles. Une expérience passionnante...

Photo prise par Eric Broncard, le mari de Claire dans les environs de Mardin en 1995. "Ma fille avait trouvé les tabliers bleus des petites écolières si jolis qu'on lui en avait acheté un au bazar."

Voyages-tu souvent en Turquie ? Quels sont tes lieux préférés ?

Je retourne plusieurs fois par an à Istanbul, pour voir mes amis et flâner dans les librairies, mais la région que je préfère, c'est le lac de Van, l'Ararat, les paysages sont grandioses... Mais à présent je n'y vais plus, bien sûr...

As-tu des auteurs que tu aimes particulièrement et que tu aimerais traduire en français ?      

Je suis très intéressée par tous les jeunes auteurs de nouvelles. C'est un domaine où la littérature turque contemporaine est particulièrement créative. Pensez à Sine Ergün, AhmetBüke, Behçet Çelik, Yetka Kopan. Malheureusement la nouvelle n'est pas un genre très apprécié par les éditeurs français. Sinon j'aime énormément Barış Bıçakçı, dont j'ai traduit intégralement L'auteur des piqûres de mouches lors de ma résidence. Les lecteurs de Meydan | La Place ont pu découvrir de larges extraits de ce petit roman très original et extrêmement bien écrit, mais qu'aucun éditeur français n'a voulu publier. Il se déroule dans un grand ensemble de la banlieue d'Ankara, et révèle avec beaucoup d'humour et de sensibilité bien des travers de la société turque.

Photo prise par Eric Broncard durant l'hiver 2014 : le mont Ararat vu de Dogubayazit.

Et parlons un peu de traduction : Pourquoi était-ce important pour toi de traduire Tante Rosa ? 

Comme je l'ai précisé au début, ce n'est pas moi qui ai choisi de traduire ce livre, mais après l'avoir lu et m'être renseignée sur son auteur, j'ai voulu partager cette découverte avec les lecteurs francophones en essayant de restituer le mieux possible la profonde originalité et le côté « foutraque » du texte.

Quel a été le processus de traduction de Tante Rosa - as-tu rencontré des difficultés particulières en traduisant ? As-tu eu des moments de fou rire ou au contraire où tu voulais t’arracher les cheveux car tu ne trouvais pas la bonne formule ? 

J'ai eu la chance de faire ce travail dans le cadre de l'atelier de Catherine Erikan, éminente traductrice de Sema Kaygusuz, et avec la collaboration efficace de turcophones de naissance, ce qui a permis des échanges passionnants et d'éviter les contre-sens toujours possibles avec une langue aussi opaque, parfois, que le turc.

La principale difficulté était de passer, au gré des chapitres, du style roman à l'eau de roseau vocabulaire juridique, en passant par celui de la publicité ou bien de l'aventure initiatique, et de ne pas avoir peur de la crudité de certains passages. J'explique tout cela dans la postface du roman, car les Éditions Intervalles ont pour principe, dans leur collection « Sémaphores », d'offrir un espace au traducteur pour qu'il fasse part de son travail. C'est assez rare pour cela mérite d'être souligné.

Il a bien sûr fallu trouver un titre pour la revue de chevet de Tante Rosa, sa bible, son mode d'emploi pour la vie. En turc, c'est Sizlerle Başbaşa, ce qui donne en français « En tête à tête avec vous ». Je n'achèterai pas un hebdomadaire qui porte un nom pareil ! J'ai traduit par Entre nous.

Une phrase est demeurée obscure, et comme je ne pouvais pas interroger Sevgi Soysal comme j'ai pu le faire avec Barış Bıçakçı, il m'a fallu imaginer :

« Ekmek, peynir ve yoğurt yemekte kutsal bir süs buldu. »

« Elle a trouvé un ornement sacré dans le fait de manger du pain, du fromage et du yaourt. » ????

Quand on connaît la relation de tante Rosa au sacré et au religieux, on ne peut manquer de s'étonner. « Elle trouvait divin de se nourrir de pain, de fromage et de yaourt. » ? « Se nourrir de pain, de fromage et de yaourt était pour elle comme un talisman. » ? « La consommation de pain, de fromage et de yaourt avait pour elle quelque chose de sacré. » Avez-vous autre chose à proposer ? Qu'avons-nous choisi ? Réponse page 50...

Quels sont tes prochains projets de traduction ? 

J'ai découvert récemment un recueil de nouvelles Bir Gemide de Ferit Edgü (l'auteur d'Une saison à Hakkâri) récompensé par le prix Sait Faïk en 1979. Huit petits textes, parfois à la limite du fantastique ou de l'absurde, écrits dans une langue limpide. En quatrième de couverture, l'auteur citait une phrase de La Guerre et la Paix « Nous vivons des jours de catastrophe individuelle et collective ». Toujours d'actualité...

Et puis Barış Bıçakçı vient de publier un minuscule roman (cent pages), Seyrek Yağmur (« Pluie éparse »), qui débute ainsi :

« Un dimanche matin, Rıfat a remarqué que les jours ne dégoulinaient pas dans le même seau. Il a observé le ciel : il était vide. Il n'y avait aucun nuage : en fait il n'y avait rien du tout. Le soleil nu de notre époque avait tout détruit : l'étendue, les nuages et les oiseaux... Il avait même fait disparaître le bleu, puis à la suite d'autres couleurs, quelques bruits, des mots et des significations. Dans ce néant, on ne pouvait rien dire de neuf ; si on le faisait, on se répétait. » 

C'est l'histoire d'un libraire un peu étrange, dans une langue très simple, avec en filigrane des allusions bien amères à la Turquie de l'AKP.

Avis aux éditeurs intéressés, je me propose de traduire ces deux livres : diffuser sa culture est un moyen peut-être modeste mais pas si inefficace pour soutenir une population.

Merci Claire !