Meydan | La Place Vol. 1

Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

EXTRAIT : HAKAN BIÇAKCI "LA CHAMBRE OBSCURE"

"Ne vous placez pas sous les objets lourds", Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo : Erinç Salor 

Hakan Bıçakcı (1978) est un jeune auteur de romans et de nouvelles. Son premier roman Romantik Korku (Peur romantique) est paru en 2002, suivi de Rüya Günlüğü (Journal d’un rêve) en 2003, Boş Zaman (Temps libre) en 2004 et Apartman Boşluğu (L’allée) en 2008. Son premier recueil de nouvelles Bir Yaz Gecesi Kâbusu (Cauchemar d’une nuit d’été) est publié en 2005. Bıçakcı écrit dans de nombreux magazines et journaux sur la littérature, le cinéma et la culture populaire. Karanlık oda | La chambre obscure est son roman le plus récent (2010).

Vous pouvez lire deux extraits de La chambre obscure dans le premier volume de Meydan | La Place. L'auteur lit ici un extrait du début du roman, dont vous pouvez aussi lire la traduction ci-dessous. La scène se déroule dans un quartier loin en dehors du centre-ville d’Istanbul. Le lieu est mystérieux et presque irréel. Le personnage raconte une obscurité où réel et imaginaire se mêlent, où l’existence d’univers parallèles est concevable. Le tout sous une perspective photographique. 

Mes baskets avançaient sans faire un bruit. « On dirait que je ne suis pas ici pour l’instant » pensai-je. « Quelqu’un s’imagine que je suis ici, c’est tout. Quelqu’un dont je ne peux pas voir le visage… » J’avais l’impression de me voir de dos, avec ses yeux. Un dos qui s’éloignait à force d’avancer, diminuait à force de s’éloigner, se dissolvait à force de diminuer… Vers le mur tissé de lettres… J’ai voulu me retourner pour regarder très vite derrière moi. Je n’en ai pas eu le courage. Je continuai de marcher. Je m’enterrai au fond des lettres mêlées à l’obscurité, tout doucement à perte de vue.
— Hakan Bıçakcı, La chambre obscure. Traduction : Canan Marasligil

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : PERIHAN MAĞDEN "ALI ET RAMAZAN"

Sortie de secours - Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo : Erinç Salor

Perihan Mağden a écrit et publié des romans, de la poésie, de nombreux essais et éditoriaux dans la presse. Orhan Pamuk dit de Perihan Mağden qu’elle « est parmi les écrivains les plus inventifs et francs de sa génération. »

À travers son œuvre, Perihan Mağden nous raconte l’histoire de ceux que la société oublie, ceux qui se retrouvent à la page des faits divers dans les journaux, comme Ali et Ramazan, qui se perdent dans la grandeur de la ville et dans l’angoisse de l’adolescence. Tous ces personnages sont victimes du regard d’une société intolérante face à ceux qui sont différents ou dans le besoin. Les oubliés de la société, les rejetés du gouvernement, de l’armée, de leurs parents… Et le génie de Perihan Mağden est de raconter ces vies, parfois trop courtes comme c’est le cas pour Ali et Ramadan, sans tomber dans le sentimentalisme ou les clichés. Mağden nous montre l’humain et non la victime. 

Je vous propose ici de découvrir l'ouverture du roman Ali et Ramazan. Bien que leur fin soit annoncée dès le premier chapitre, nous ne sommes qu'au tout début de l'histoire de Ali et Ramazan.

Le roman paraîtra en numérique et en papier, dans la collection Publie.Monde de Publie.Net et Publie.Papier. 

 

EUX

C’est le 18 décembre 1992 que prend fin l’histoire d’Ali et Ramazan. Dans la vraie vie. En page trois.
Leurs courtes vies racontées à la hâte en images ensanglantées, en pas plus de cinquante lignes, ces enfants de la page trois, Ali et Ramazan.
ILS L’ONT TORTURÉ : C’est avec ce titre qu’ils se retrouvent pour la première fois en page trois. De retour du service militaire ; quand l’État leur Père les a mis à la porte de l’orphelinat et qu’ils se sont retrouvés à la rue.
Les flics l’ont emmené au poste et l’ont torturé. Sur la photo qui dévoile l’épaule de Ramazan que les flics ont brûlé à la cigarette, on voit son visage de près.
Comme il est beau, comme il est blessé et triste.
Le journal qui annonce leur fin a jugé que DÉRAPAGE DE NUIT : 2 MORTS était un bon titre.
Une façon polie de dire DÉRAPAGE HOMO : 2 MORTS. Les petits jeux de mots des grands journaux. Toujours la même chose.
LES QUESTIONS CHERCHENT DES RÉPONSES sert de sous-titre à “dérapage de nuit”. Ils ont encadré quelques questions.
Ensuite, il y a ce titre. TUÉ AU BOUT DU CÂBLE.
Le câble lâche dans un quartier de Avcılar à Istanbul. Quelqu’un qui se tenait au câble attaché à un balcon du sixième étage, alors qu’il essayait de descendre, s’écrase sur le béton et se tue.
Il y a même une photo. Ils ont recouvert le cadavre avec des journaux. On voit quand même des détails effrayants. Comme l’imprimé sur le pull.
Pire encore, la photo du musicien-compositeur tué chez lui, vraiment dure à regarder. Ses intestins se sont éparpillés sur le tapis où il est tombé.
UNE TROISIÈME VICTIME DE CE DÉRAPAGE DE NUIT : OÙ EST PASSÉ LE FRIC ? Ceci est le dernier gros titre concernant Ali et Ramazan.
Quelqu’un d’autre est mort. Des liasses de billets ont disparu. Il utilise constamment l’expression “dérapage”, le grand journal, il nous envoie des signaux.
Étaient-ils homos Ali et Ramazan ? Est-ce ainsi que finissent les homos ? Est-ce que tu meurs quand le câble lâche ?
Ils sont qui d’ailleurs, eux ? Quelle importance ont-ils ?
Ils ne sont personne. Ils ont vécu intensément, ils sont morts trop rapidement.
Aujourd’hui est un autre jour.
Le temps ne passe plus pour les amoureux morts ; ils sont restés en 92.
— Ali et Ramazan, Perihan Mağden. (Traduction : Canan Marasligil)

Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

EXTRAIT: LATIFE TEKIN "LE JARDIN DE L'OUBLI"

Latife Tekin est une auteur bien établie en Turquie. Les lecteurs francophones ne connaissent que très peu de son oeuvre : Épées de glace (Stock, 1999) et Contes de la montagne d’ordures (Stock, 1995) – qui semble épuisée (et n’apparaît plus dans le catalogue en ligne de l’éditeur), où elle met en scène la vie des bidonvilles dans la périphérie d’Istanbul. 

Tekin a commencé à écrire après le coup d’État de 1980. Elle fait partie de cette génération qui s’est retrouvée en plein combat politique à peine sortie de l’enfance. Il faut comprendre que le coup d’État de 1980 a laissé des traces très fortes dans la Turquie contemporaine.

Unutma bahçesi | Le jardin de l’oubli est l’un de ses romans les plus récents et a été primé en 2005 par le prix littéraire Sedat Simavi, un des plus prestigieux en Turquie. Ce roman raconte l’histoire d’un lieu, « Le jardin de l’oubli », construit pour oublier. Les hôtes, dont la narratrice, y accueillent de nombreux visiteurs qui s’y rendent afin d’oublier. Dans un sens plus universel, le jardin de l'oubli peut renvoyer au jardin d’Eden, aux « premières histoires ». L’écriture de Tekin, son langage, sa voix unique, offrent une perspective personnelle mais pose aussi des questions essentielles sur le thème de l’oubli : peut-on oublier ? Doit-on oublier ! ? Est-ce possible voire vital d’oublier ou de se souvenir ? Ce roman, dans un sens, dit aussi qu’à force d’essayer d’oublier, on se finit par se souvenir toujours plus. 

Les extraits proposés dans le premier volume de Meydan | La Place sont tirés de différents chapitres du roman. Voici le prologue intitulé "À force d'oublier nos souvenirs".

Béton - Construction de la ligne de métro Marmaray - Photo : Erinç Salor

S’il est possible d’oublier intégralement, je suis en faveur de l’oubli... Mais à force d’oublier nos souvenirs se multiplient.
J’avais dit à Şeref, « On ne peut donc pas dire qu’oublier nous allège, nous ne nous envolons pas en oubliant, comme les oiseaux. »
« C’est vrai, nous ne nous envolons pas comme les oiseaux, nous volons comme les poissons, dans les profondeurs des souvenirs » avait-il répondu.
Il dit qu’à la fonte des glaces et la montée des eaux, le jardin dans lequel nous vivons, ensemble avec la montagne à laquelle nous tournons le dos, se transformera en une île. « Je sais même où ils laisseront leurs barques » dit-il, « regardez bien autour de vous, sachez et sentez que vous vivez sur une île du futur... »
Toute la vallée jusqu’au dernier platane situé au bord du champ le plus bas allait se retrouver inondée.
Les premiers jours, dans mes rêves, je pensais que les créatures qui se déplaçaient au fond étaient des poissons. Cette pensée, qui se rafraîchit de temps à autre, surtout le matin... crée chez moi un état de rêverie constant durant la journée.
Olgun, observant de la mer aux montagnes, des montagnes à la mer, a dessiné la future carte du territoire. « Je ne l’ai pas effacée pour ne pas vous rendre triste. Aucune des îles actuelles n’y sont, elles vont toutes s’enterrer sous l’eau » dit-il.
C’est autre chose qui m’a attristée. Elle n’apparaît pas comme une île sur sa carte. Elle possède une fine liaison avec la terre.
— À force d’oublier nos souvenirs, Prologe "Le Jardin de l'oubli", Latife Tekin - Traduction Canan Marasligil

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : KARIN KARAKAŞLI « MORCEAUX DE VIES »

Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo: Erinç Salor

De nouveau sur Soundcloud, je reprends le désir de faire le lien avec le premier volume de Meydan | La place, tout en travaillant sur le second volume (voir deux articles précédents incluant les lectures en turc de Ece Temelkuran et Ahmet Ümit). Je vous cite à présent un extrait, ensemble avec un cliché de la série Marmaray, photographiée par Erinç Salor, des premières lignes de la nouvelle intitulée « Melül » | « Poltron » de Karin Karakaşlı, du recueil Morceaux de vies, ainsi qu’une lecture en turc de ce même passage par l’auteur. Un texte très touchant narrant à travers le regard de deux enfants le tremblement de terre de 1999 qui a touché la région de Marmara, faisant plus de trente mille morts. Ici vous pouvez lire la version de « Poltron », celle de « Polichon » vous attend dans le premier volume de Meydan | La Place.

Je n’avais jamais eu autant de jouets. Des legos, des puzzles, tous les jours une cascade de nouveaux jouets arrivent dans des boîtes. Du ciel tombent la pluie et des jouets. Comme dans ces films où il y a un Père Noël, on nous donne des cadeaux emballés dans des papiers colorés. Mais aucun de nous ne se dépêche pour aller les chercher. On attend sagement dans la file pour recevoir les cadeaux. Les paquets tombent parfois à terre. Il y a de la boue partout. Le paquet se salit aussi.

J’aime les jouets, mais dans cette tente c’est bizarre de jouer. Avant, on jouait à se fabriquer des tentes à l’intérieur de la maison avec mes copines. On se faisait une tente avec la couverture et on se cachait en dessous. La tente est à présent notre maison. Lorsque je sors ma tête à l’extérieur je ne vois pas de toit. Il y a des tentes partout. Petits et grands, on joue tous au camping.

On ne m’avait dit nulle part, même à l’école, que le sol pouvait faire du bruit. J’ai entendu le bruit du sol cette nuit-là. On aurait dit qu’un vieux grand-père avait toussé. Sa toux ne s’est pas arrêtée. Ensuite les gens ont crié, ils ont crié longtemps. Moi je n’ai rien dit. Mon père a plongé dans ma chambre, m’a emmené à toute vitesse quelque part. Je n’ai pas reconnu l’endroit. Je disais « Maman » sans arrêt, « j’arrive ma petite, ta soeur aussi est avec moi, n’aie pas peur » disait-elle. Les murs de la maison se sont écroulés, elles n’ont pas pu venir.

« Vous avez de la chance, ils s’en sont sortis » disait tout le monde par la suite. Il n’y avait plus de maison à présent. Nous avions attendu quinze heures avec mon père devant cette maison qui n’existait plus. Ce sont les autres qui ont dit que ça avait duré quinze heures. Cartable en main, j’ai attendu ma mère et ma petite soeur. On avait acheté mon cartable ce jour même avec maman. Je ne sais pas pourquoi je l’ai pris avec moi en sortant. Je ne savais même pas que je l’avais avec moi. C’est en le voyant que je me suis rendue compte. Sur leur dos, les hommes portaient des sacs comme le mien en plus grand, lampes de poche en main, ils hurlaient en direction du béton « Y’a quelqu’un ? Vous m’entendez ? Parlez. » Nous, nous nous taisions tout le temps.

Il y avait beaucoup de bruit sous le béton. J’entendais aussi la voix de ma mère. Je déplaçais des débris et les écartais, pour que ce soit moins lourd sur elle. Ensuite un grand m’a mis sur le côté. « Reste là, on va sortir ta mère et ta soeur de là » a-t-il dit. Il a tenu parole. Ils ont sortis deux personnes d’en-bas, une grande et une petite. Elles ressemblaient à ma mère et à ma soeur. Elles étaient vivantes. À ce moment-là, j’ai compris ce que voulait dire être en vie. Respirer, avoir la poitrine qui monte légèrement, puis redescend. C’est à ce moment-là que j’ai prié le plus.

« Vous avez de la chance, vous avez trouvé une tente étrangère » disait tout le monde ensuite. Des tas de quinzaines d’heures avaient passé, beaucoup d’étrangers étaient arrivés, en plus de ceux qui se battaient contre le béton. Tout ce que je ne comprenais pas était étranger. Même ceux qui parlaient ma langue. Même ce quartier où j’étais née. Parce que je ne le reconnaissais plus.

J’ai entendu plein de langues étrangères, j’ai vu plein de drapeaux étrangers. Comme les drapeaux qu’on avait dans nos atlas, comme ceux-là. Mon atlas aussi a été englouti par ces pierres. Nous nous sommes installés au camp égyptien. Le commandant égyptien a déblayé un petit espace. On joue au ballon avec lui là. Il nous cajole, il nous aime beaucoup.

Maman et papa ne nous cajolent pas. Ma soeur est à l’hôpital, son pied est cassé. Soit ils insultent des gens que je ne connais pas, soit ils se taisent. Une garderie a été établie dans le camp, j’y passe mes journées. Comme je me grattais beaucoup la tête, ma mère a coupé mes cheveux. Elle aimait beaucoup mes cheveux « Tes cheveux sont si beaux ma chérie » disait-elle, elle les a coupés. Elle ne m’a pas regardée. J’ai dit « Ce n’est pas grave maman, ils repousseront. » Elle a laissé tomber les ciseaux par terre.

Ils ont distribué des masques à tout le monde. Petits et grands on a joué aux infirmiers. Quand les bruits ont cessé de venir du béton, cette odeur est arrivée. C’est difficile à expliquer, une telle odeur qui arrive. Ensuite, on ne sentait même plus l’odeur. Car elle était toujours présente et nous étions toujours présents aussi. J’ai mis ma tête dans mon cartable pour m’endormir. Mes parents n’ont pas dormi du tout.

Mon cartable est à mes côtés, mais je n’ai plus d’école. Nous avions déterminé nos places entre nous au tirage au sort. Côté fenêtre, troisième rang. Je souris quand j’y pense. Poltron ne sourit pas. Poltron, c’est mon chien en peluche. Des enfants au loin, que je ne connais pas nous ont envoyés leurs jouets. Il est plus beau que tous les nouveaux jouets qui arrivent dans les paquets colorés. J’ai reçu ce jouet, la dame qui distribue les paquets a dit « Regarde-moi ce regard poltron » en me donnant le paquet. Je ne sais pas ce que cela veut dire mais je l’appelle Poltron.

J’aime beaucoup Poltron. Je lui demande de quelle maison il vient, il ne répond pas. De quelle couleur sont ses rideaux, a-t-il une bibliothèque, est-ce que sa télévision est grande, y’a-t-il une douche ou une baignoire dans sa salle de bains, qu’y a-t-il dans son frigo ? Ils nous donnent toujours du pain, des tomates, des biscuits, de l’eau. On a eu un repas chaud il y a deux jours, des haricots et du riz. C’était très bon. Poltron m’a regardé manger.

Je lui parle tout le temps, pour que son ancien maître ne lui manque pas, et pour qu’il m’aime beaucoup également. Je l’aime beaucoup, parce qu’il vient d’une maison.

Je veux ma maison.
— Parmi les jouets ! Poltron (extrait de Morceaux de vies). Traduction : Canan Marasligil.

Lecture, Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

EXTRAIT : AHMET ÜMIT « BAB-I ESRAR | LA PORTE MYSTÉRIEUSE »

Je continue mon exploration sonore à travers Soundcloud avec le désir de refaire le lien avec le premier volume de Meydan | La place, tout en travaillant sur le second volume (ça avance en douceur). Tout comme dans l’extrait précédent où je partage, rien que pour le plaisir, image, son et texte autour du Son des bananes, je vous cite à présent un extrait, ensemble avec un cliché de la série Marmaray, photographiée par Erinç Salor, des premières lignes du roman de Ahmet ÜmitBab-i Esrar (La porte mystérieuse), ainsi qu’une lecture en turc de ce même passage par l’auteur.

La prononciation même de ce titre en turc, Bab-i Esrar est porteuse de mystère. « La porte mystérieuse » ne lui fait pas justice, et là, je m’avoue défaite en tant que traductrice. J’espère tout de même, en partageant avec vous quelques passages de la langue originale à travers cette répétition du titre en turc et l’accompagnement sonore par l’auteur, que vous pourrez aller encore plus loin dans votre lecture et votre exploration de ce très beau texte de Ahmet Ümit.

Marmaray. Photo : Erinç Salor

Sur la pierre du sang, dans le ciel la pleine lune, dans le jardin l’odeur de la terre. Les arbres flottaient sous une brise effrayante. Le temps était venu pour les roses d’hiver de se multiplier, pour les narcisses de se renouveler. Sept personnes étaient entrées dans le jardin… Sept âmes en colère, sept esprits de la raison possédés par la haine, sept couteaux tranchants. Sept hommes maudits arpentèrent le jardin silencieux en sept rangées vers la porte en bois où se trouvaient leurs martyrs…

Sur la pierre du sang. Dans le jardin une brise effrayante. Le seul témoin de l’assassinat était la pleine lune. Sans étonnement, sans effroi, sans crainte, elle observait à travers les feuilles mortes des longs peupliers. Le plus jeune des sept hommes avait frappé à la porte. Le plus vieux avait appelé celui qui était à l’intérieur. Tous les sept avaient d’un seul coup planté leurs sept couteaux sur celui qui sortait de là.
— Extrait de Bab-i Esrar de Ahmet Ümit (traduction Canan Marasligil)

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : ECE TEMELKURAN « LE SON DES BANANES »

La construction de Marmaray. Photo : Erinç Salor

C’est un roman que j’aime beaucoup, Le son des bananes (Muz sesleri). J’aime le regard que Ece Temelkuran porte sur le monde. J’aime aussi beaucoup son travail de journaliste. Temelkuran a du courage, elle écrit bien, elle dénonce l’injustice, elle défend l’humain. Cela lui a d’ailleurs valu son poste de journaliste chez Haber Türk. L’ajouter à l’anthologie était non seulement une façon pour moi d’honorer son travail mais aussi de m’amuser en traduisant, car c’est avec immense plaisir que j’ai travaillé sur ce texte. Et rien que pour le plaisir, je vous en cite un extrait ci-dessous, ensemble avec un cliché de la série Marmaray, photographiée par Erinç Salor pour le premier volume de Meydan, ainsi qu’une lecture en turc de ce même passage par Ece Temelkuran (j’ai découvert Soundcloud récemment, j’explore pour ajouter plus de son et de musique autour de Meydan | La place).

La vérité était dans la poussière, je l’ai vue…
J’ai ouvert la fenêtre. Le vent de l’automne 2006 s’est précipité dans la maison, comme des mains s’allongeant à l’infini.
Une nuée d’oiseau velléitaire derrière moi :
Les pages que j’avais collées au mur sans y laisser un blanc et dont j’avais tapissé le sol en les pressant sous des pierres se sont envolées. Au fur et à mesure que les pierres dévalaient, une histoire et tous ses passagers chaviraient.
La maison n’est à présent rien d’autre qu’une histoire.
Ni ce vieux pull jaune ne me va, ni ce pantalon noir… Je me suis entièrement habillée de l’histoire de quelqu’un d’autre. Moi aussi, je suis désormais une de ces pierres chavirées par le vent. Je peux à présent raconter une histoire.
Je peux redevenir… poussière.
— Ece Temelkuran, Le son des bananes (traduction Canan Marasligil)

Meydan | La Place Vol. 1, Fictions, Lecture

Auteur : Ahmet Ümit

[VOL. 1] Ahmet Ümit (1960) est auteur de romans policiers. Ses oeuvres rencontrent un succès populaire et critique, et sont traduites en plusieurs langues. En français, on lui connait Le pantin publié aux éditions du Rocher en 2008. En 1983, Ümit décroche son diplôme du Département de l’Administration Publique de l’Université de Marmara. Entre les années 1985 et 1986, il suit des études à l’Académie des Sciences Sociales de Moscou. Son premier livre Sokağın Zulası (Le vol de la rue) a été publié en 1989 et reflète les influences politiques de la période dans laquelle il se situe. Son premier livre de nouvelles Çıplak Ayaklıydı Gece (La nuit à pieds nus) publié en 1992 reçoit le “Prix de Philosophie et d’Art Ferit Oğuz Bayır”. Il a publié dix-huit oeuvres à ce jour, dont certaines adaptées pour le cinéma et les séries TV. Il vit aujourd’hui à Istanbul. 

Sur le Web:  Twitter et Site Web 

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1, Lecture

Auteur : Ece Temelkuran

[VOL. 1] Ece Temelkuran (1973) est considérée comme l’une des chroniqueuses et journalistes les plus importantes en Turquie. Les principales préoccupations qu'elle aborde dans ses écrits sont la critique contemporaine de la culture populaire, les problèmes des femmes, les questions d’identité, du nationalisme et de démocratie en Turquie, mais aussi dans d’autres régions. Elle est l'auteur de trois livres expérimentant la fiction, écrits sous la forme de poèmes en prose, et d’un livre documentaire sur les grèves de la faim. Un de ses livres traduit en anglais et en d’autres langues est Deep Mountain (2008) traitant du conflit arménien. Temelkuran a toujours le courage de raconter les sujets dont « il ne faut jamais parler » en Turquie : les tests de virginité, le problème kurde, la question arménienne... Son intérêt pour les questions politiques ne s’arrête pas à la Turquie. Temelkuran a également suivi le Forum social mondial au Brésil et en Inde, ainsi que le mouvement national après la crise économique en Argentine, et plus récemment les soulèvements de Londres, le Printemps Arabe et les élections en Tunisie. Ece Temelkuran tenait jusque début janvier 2012 une chronique au journal Habertürk. Elle vit entre Tunis et Istanbul. 

Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

Auteur : Latife Tekin

[VOL. 1] Latife Tekin (1957) est une auteur bien établie en Turquie. Les lecteurs francophones ne connaissent que très peu de son oeuvre : Épées de glace (Stock, 1999) et Contes de la montagne d’ordures (Stock, 1995) - qui semble épuisé (et n’apparaît même plus dans le catalogue en ligne de l’éditeur), où elle met en scène la vie des bidonvilles dans la périphérie d’Istanbul. Tekin a commencé à écrire après le coup d’Etat de 1980. Elle fait partie de cette génération qui s’est retrouvée en plein combat politique à peine sorti de l’enfance. Il faut comprendre que le coup d’état de 1980 a laissé des traces très fortes dans la Turquie contemporaine.

Fictions, Meydan | La Place Vol. 1, Meydan | La Place Vol.2

Auteur : Perihan Mağden

[VOL. 1 & 2] Perihan Mağden (1960) a écrit et publié des romans, de la poésie, de nombreux essais et éditoriaux dans la presse. Orhan Pamuk dit de Perihan Mağden qu’elle « est parmi les écrivains les plus inventifs et francs de sa génération. » Que connaît-on de Perihan Mağden en français ? Un seul roman, son premier écrit en 1991 et traduit en 2003 chez Actes Sud : Meurtres d’enfants messagers. Elle écrit de nombreux romans entre 1991 et 2010, traduits à travers le monde : en anglais, en coréen, en grec, en hongrois, en néerlandais, en italien, en albanais… Elle tenait jusque janvier 2012 une chronique dans le quotidien Taraf. Son dernier roman Yıldız yaralanması est paru en novembre 2012. Son roman Ali et Ramadan paraîtra en français chez Publie.Net et Publie.Papier avant la fin 2013.