Blog, Meydan | La Place Vol.1, Fictions

Une conversation avec Perihan Mağden

L’histoire tragique de Ali et Ramazan m’a hantée pendant des années et des années, parce qu’à un niveau profond et authentique je me suis associée à ces orphelins. Peut-être même (d’une manière perverse) je me suis identifiée à eux. Lorsque j’écrivais le roman, j’étais Ramazan : pas vraiment Ali, mais tellement m’a tiré vers lui, vers eux. J’avais les photographies de leur scène de crime, leurs clichés anthropométriques, le corps de Ramazan étalé sur le sol : elles étaient sur mon bureau pendant toute la période d’écriture du roman. Elles étaient dans un dossier : pas toujours visibles (cela aurait été trop) ; mais constamment sur mon bureau, me rappelant à quel point leur histoire fut triste, si réelle, si inévitable.

Dans le cadre de ma résidence de traduction au Free Word Centre de Londres (mars-juin 2013), j'ai interviewé Perihan Mağden, auteur présente dans les deux volumes de Meydan | La Place et dont le roman Ali et Ramazan vient de paraître en français. Dans cet entretien que je vous présente ici en français, Perihan Mağden parle de ses procédés d'écriture, de son passé de chroniqueuse et de son roman Ali et Ramazan. 

Perihan Mağden photographiée chez elle par le photographe ©Muhsin Akgün.

Perihan Mağden photographiée chez elle par le photographe ©Muhsin Akgün.

Pourquoi écrivez-vous ?

« J'écris parce que je n'ai pas le choix » serait la réponse idéale, simple et pratique. Oui, cela me conviendrait bien, pas parce que c'est une réponse facile et confortable mais c'est ce que j'ai souvent ressenti. Pas assez, j'aurai aimé que ce soit plus le cas.  

C'est certainement de l'auto-torture. C'est aussi certainement lié à l'égo victorieux, bien qu'endommagé. Voilà, je trébuche sur le mot juste : endommagé. Il semblerait que je suis endommagée et c'est ainsi que je tente de remettre mes morceaux en place. « Est-ce que ça marche ? » est une question à laquelle il faudrait répondre tout à fait différemment. 

Il m’est toujours difficile de lire mes romans et de leur faire face : non seulement à cause de mon insatisfaction continue en tant qu’artiste mais aussi parce que je n’ai pas envie d’écouter ma propre voix ‑ c’est comme entendre un enregistrement de ma voix s’adressant à un psychiatre.

Où et comment écrivez-vous ?

J'écris encore à la main dans des cahiers au format A4, installée à mon bureau. Je travaille rarement la nuit ou le matin. Je n'aime pas être obstruée ou manquer de sommeil. Je préfère écrire en début d'après-midi.

En plus d'écrire de la fiction, vous avez pendant des années tenu une chronique dans des journaux turcs, la dernière au quotidien Taraf. Pourquoi l'avez-vous cessée ? Est-ce que cela vous manque ? Pensez-vous que certaines choses peuvent être dites plus facilement dans un roman que dans une chronique journalistique ?  

Oui, bien sûr que ma chronique me manque. Manque-t-il à un vampire d'être un vampire ? C'est ce sentiment là. 

Premièrement, la gratification est immense et immédiate : l'énorme soulagement que de pouvoir vider ce qu'on a sur le cœur, un sentiment d'auto-importance, la désillusion de changer quelque chose. Cela apporte aussi son lot incrédule de misère, de trouble, d'énergie nerveuse et des opportunités infinies de s'apitoyer sur son sort. On peut facilement passer sa vie dans le role de « La Victime » ! Dans le rôle principal, bien entendu. Ajoutons qu'une chronique apporte notoriété, pouvoir et renforce le sentiment d'importance que l'on se porte. 

Mes chroniques (oserai-je les appeler essais ? ) étaient politiques tandis que mes romans sont psychologiques. J'ai été tellement attaquée en justice, je suis devenue malade et fatiguée des procureurs, des juges, des avocats, des tribunaux. J'en ai aussi eu assez de l'attention négative ;  c'était peut-être le « mauvais-œil ». (C'est une grande superstition turque).

J'en ai eu assez de moi-même en tant que chroniqueuse également. Vous savez, je crois à l'auto-discipline. La Turquie a tellement de difficultés à intégrer la liberté d'expression ; tant que cela ne changera pas, je ne souhaite tout simplement pas jouer ce rôle ridicule de Perihan D'arc.

Dans vos romans, vous donnez une voix à ceux que l'on n'entend pas, comme les deux orphelins de votre roman Ali et Ramazan qui est tiré d'un fait divers publié dans les années 90. Est-ce parce que selon vous cette histoire n'a pas été assez entendue que vous avez voulu en faire une fiction ? Pensez-vous que la fiction est nécessaire afin de donner une voix à ceux que l'on n'entend pas ?

Si je devais vous pondre une déclaration pareille « Oui, la fiction est nécessaire afin de donner une voix à ceux que l'on n'entend pas », non seulement ça sonnerait faux, mais cela serait aussi injuste face à la position que je m'efforce d'exprimer dans mes romans. Mes romans sont profondément psychologiques et donc profondément personnels. 

Vos lecteurs peuvent réellement s'attacher à vos personnages car vous vous y attachez profondément vous-même : vous êtes sincère et la façon dont vous les mettez en page vient du cœur. Comment cette écriture vous affecte-t-elle ? Avez-vous souffert en écrivant l'histoire de Ali et Ramazan ?

L'histoire tragique de Ali et Ramazan m'a hantée pendant des années et des années, parce qu'à un niveau profond et authentique je me suis associée à ces orphelins. Peut-être même (d'une manière perverse) je me suis identifiée à eux. Lorsque j'écrivais le roman, j'étais Ramazan : pas vraiment Ali, mais tellement m'a tiré vers lui, vers eux. J'avais les photographies de leur scène de crime, leurs clichés anthropométriques, le corps de Ramazan étalé sur le sol : elles étaient sur mon bureau pendant toute la période d'écriture du roman. Elles étaient dans un dossier : pas toujours visibles (cela aurait été trop) ; mais constamment sur mon bureau, me rappelant à quel point leur histoire fut triste, si réelle, si inévitable. 

Après avoir écrit ma dernière phrase, je suis sortie pour marcher. Soudain, je me suis mise à pleurer. Pour eux, pour moi, pour tout et tout le monde. J'ai pleuré pendant une demi-heure ‑ aujourd'hui encore, je suis incapable de lire le roman. Ça me rend tellement triste, me trouble tant. Je crois que lorsque nous pleurons pour les autres, nous pleurons aussi pour nous-mêmes ; c'est inévitable. Je vis cette association, cette identification profonde avec la plupart de mes romans. Mon livre Qui fuyons-nous, maman ? est très autobiographique.  

Mes romans sont autobiographiques dans un sens psychologique voire même spirituel. C'est pour cela qu'il m'est toujours troublant de travailler dessus. Même lorsque j'en ai terminé avec eux. Il m'est toujours difficile de lire mes romans et de leur faire face : non seulement à cause de mon insatisfaction continue en tant qu'artiste mais aussi parce que je n'ai pas envie d'écouter ma propre voix ‑ c'est comme entendre un enregistrement de ma voix s'adressant à un psychiatre.  

La couverture de Blessure de Star, roman tiré à 30.000 exemplaires (éditions Everest, 2012)

Votre dernier roman, Blessure de Star, publié en Turquie en novembre 2012, raconte l'histoire d'une jeune fille vivant secrètement dans la villa d'une célébrité. Que pensez-vous que la façon dont on traite les célébrités dit sur les gens et nos sociétés ?

Pour une quelconque raison, je m'intéresse aux stars ; elles sont rares (les vraies) et bien trop problématiques que pour les ignorer. De plus, nous vivons dans une époque de célébrités. Beaucoup sont voyeurs ou exhibitionnistes ; des stars de moindre importance ou des stalkers bien élevés. C'est donc le yin et le yang de l'époque postmoderne. 

Mais le décor de mon roman (la villa de la star) est une scène où l'on grandit, atteint l'âge adulte : où l'on se blesse et apprend à lécher ses blessures. Je tente d'explorer les terres de l'adoration, de l'infatuation, de la fascination : de se perdre totalement pour ensuite se retrouver, retrouver son chemin en tant qu'individu : devenir un adulte, cet état déplorable.

C'est peut-être un bildungsroman léger ; comment une star (ou une mère, une amante, une dominatrix) peut voler votre innocence, votre imagination puérile et vous forcer à entrer dans le monde réel. Un monde dans lequel votre star au lieu de briller, souffre profondément. 

Que lisez-vous en ce moment ? 

Je viens de terminer The Silent Woman: Sylvia Plath and Ted Hughes de Janet Malcolm. Un livre excellent au sujet des problèmes autour des biographies et de l'écriture biographique. Je vais ensuite continuer avec son autre ouvrage : Two Lives: Gertrude and Alice.