Fictions, Meydan | La Place Vol.2

EXTRAIT : SERAY ŞAHİNER "CHEZ SOI"

Seray Sahiner (c) d.r.

Seray Şahiner est auteur de nouvelles. Née dans la ville de Bursa, elle grandit à Istanbul. Dès 2007, elle suit des études de journalisme à l’université d’Istanbul puis se spécialise en radio, télévision et cinéma à l’université de Marmara. Elle travaille pour différents médias et passe aussi de petit boulot à petit boulot tandis qu’elle écrit ses nouvelles et travaille comme assistante et scénariste dans les milieux du théâtre, de la télévision et du cinéma. En 2007 paraît son premier recueil Gelin Başı | Tête de mariée. Hanımların Dikkatine | À l’attention des dames, dont je vous propose dans le second volume de Meydan | La Place la nouvelle « Ev Hali » | « Chez-soi », est son second recueil de nouvelles, publié en 2011 et qui a reçu le prestigieux prix de nouvelles Yunus Nadi. En voici un extrait, accompagné d'une lecture de ce même passage, en turc, par l'auteur.

Elle s’installe verre de thé en main dans le fauteuil. Non, vraiment, je ne sais pas d’où lui vient cette assurance. D’où à ton avis ? Si tu couches avec lui le premier soir où vous vous retrouvez seuls, voilà ce qui arrive. Et tu te dis intelligente en plus. La première règle des relations hommes-femmes : tu ne couches pas avec le mec le premier soir. C’est tout ! Elle attrape le vernis sur la table basse et se met à vernir les ongles de ses pieds. C’était écrit dans le livre « Pourquoi les hommes aiment-ils les femmes coquettes ? » : il faut apparemment traiter les hommes comme s’ils avaient peu d’importance. Par exemple, pendant que tu recouvres tes ongles de vernis transparent, il t’appelle pour que vous vous voyez, tu dois alors répondre « Je ne peux pas, j’ai des choses à faire ». Si tu laisses tomber ton vernis pour te jeter dans ses bras comme une malade tu resteras encore bieeeen longtemps à attendre la bouche ouverte. Et puis le livre conseillait de ne pas coucher avec le type avant un mois. Mais laisse tomber Socrate ou Platon, ce qui compte c’est pourquoi les hommes aiment les femmes coquettes. Quelle idée il avait ce prof qui t’a laissé faire de la philo ? Platon a bon dos quand même... Mehmet aussi a bon dos... ah mais c’est lui Platon. Il t’a posé un lapin pour écrire La République... J’emmerde sa pensée, cet escroc ! Je n’avais en fait aucune envie de coucher avec lui le premier soir, ça s’est fait comme ça, je n’allais quand même pas dire « Désolée, mais si on couche ensemble le premier soir tu n’auras plus envie de moi après ». Aucune envie, c’est pour ça qu’avant votre premier rendez-vous t’es allée te faire épiler au complet. Mais pourquoi j’aurais fait ça pour lui ? Je ne peux pas me faire plaisir ? Et puis la foi ne passe-t-elle pas par la pureté ? Ah bravo, utilise un vers sacré pour justifier ton épilation. Elle referme le flacon de vernis et le pose sur la table basse. Quand il s’agit d’épilation, te voilà du coup musulmane pratiquante. Elle allume une cigarette. L’esthéticienne m’avait en plus fait un bleu sur la jambe. Elle était soi-disant très douce en général mais là ce n’était pas de sa faute, la cire fondait sous la chaleur. Et en tirant la seconde bande...
— "Ev hali" | "Chez soi" de Seray Şahiner (extrait), traduit par Canan Marasligil

Vous pouvez lire la nouvelle dans son entièreté dans le second volume de l'anthologie d'auteurs contemporains turcs Meydan La Place

Vous pouvez suivre Seray Şahiner sur Twitter (en turc) @seraysahiner