Fictions, Meydan | La Place Vol.2

EXTRAIT : ASLI TOHUMCU "SOMMEIL DE PLOMB"

Aslı Tohumcu (c) d.r.

Aslı Tohumcu (1974) a étudié la littérature anglophone à l’université. Son premier livre, Abis - un recueil de nouvelles sur la violence, a été publié en 2003. Son second livre Yok bana sensiz hayat | Pas de vies sans toi pour moi est un récit sur l’amour et la mort qui a été traduit en allemand, bulgare, albanais et arabe. En 2008, elle a passé une année en résidence à La Haye (Pays-Bas) où elle a notamment écrit des histoires d’immigrés turcs, dont un livre a été publié en néerlandais Over welk Turkije heeft u het ? (De quelle Turquie parles-tu ?). Tohumcu a également publié un recueil de nouvelles illustrées en 2010. Elle n’a jamais été traduite en français. Sommeil de plomb est son livre le plus récent.

Ce roman se déroule principalement dans un bus des transports publics d’Istanbul. Il nous raconte les histoires de son chauffeur et de ses passagers, ce qu’ils font mais aussi ce qui se passe dans leurs têtes : à quoi ils pensent, comment ils jugent les autres, offrant ainsi un portrait de la vie quotidienne dans cette grande métropole. Tohumcu dit que son écriture n’apporte pas de fins heureuses. Les personnages sont tous plus disfonctionnels, fâchés et malheureux les uns que les autres. Mais elle laisse au lecteur le choix de savoir si ces histoires sont positives ou non. Un portrait intéressant de la ville et de ses habitants. En voici un extrait et une lecture en turc par l'auteur. 

Ça sent mauvais. Chaque saison c’est la même chose. Ça ne change pas. Comme beaucoup de choses. Il ne se souvient plus quand il a cessé de sentir. Bien après avoir cessé de compter, c’est certain. Et pas que compter d’ailleurs, il n’essaie plus de répondre depuis longtemps. Il se rend bien compte que ça énerve les gens mais il n’y peut rien. Pire, diarrhée de la parole, prise de tête… oh putain… Jurer et fumer, impossible d’arrêter ni l’un ni l’autre. Et quoi, qu’il arrête et devienne fou ? Une situation qui endommagerait bien des esprits, encore s’il avait une femme, une fille, il les battrait tous les soirs. Il les battrait jusqu’à les tuer, que Dieu me préserve. C’est étrange, parfois lorsqu’il n’en peut plus, il se voit donner des coups à quelqu’un. Il ne le fait pas, il ne le ferait pas, mais il se voit le faire et s’en soulage un peu, ces éclatements et ses actes intérieurs le rendent confus.
Ce qui l’étonne le plus c’est la capacité des gens à trouver des raisons de se disputer si tôt le matin. C’est une des nombreuses choses qui ne change pas. Pas les disputes, mais qu’il s’en étonne. Chaque matin il ouvre sa porte en priant, fait un pas sur la première marche en priant. Malgré les années de désespoir, il n’a pas perdu la foi en Dieu. Mais parfois, rarement, il imagine des violettes mauves dans des petits pots sur l’appui de fenêtre, des portes-bonheur accrochés au bout qui balancent des Mashallah, une radio à piles. Des gâteries qu’on ne risque pas de retrouver dans le service public.
Il dit sa prière, presse le pas. Personne ne l’attend ce matin. C’est bon signe. Mais même si personne ne l’attend, il doit respecter un tracé. C’est pour cela que sans perdre trop de temps, il pose la taie d’oreiller brune qu’il avait lavée à la main et avait fait sécher sur le radiateur en la retournant à plusieurs reprises la veille sur le dos du siège et jette un œil à l’intérieur. Il avait rangé la veille déjà, il peut donc se permettre de jeter un coup d’œil avant de reprendre le boulot. Dès qu’il s’assied, il ouvre la fenêtre à sa gauche pour laisser entrer l’air frais, pour respirer un peu. Il sait très bien que dans quelques minutes, il ne pourra plus trouver d’espace pour respirer.
Il laisse le premier arrêt derrière lui tout comme son premier souffle causant autant de joie que de douleur dans ses poumons. De toute façon, il n’y a personne pour lui dire « eh là, » ou encore « doucement ». Pas pour le moment.
Il n’est pas premier pour longtemps.
— Sommeil de plomb (extrait) de Aslı Tohumcu, traduit par Canan Marasligil

Vous pouvez lire l'extrait dans son entièreté dans le second volume de l'anthologie d'auteurs contemporains turcs Meydan La Place.

Aslı Tohumcu ur le Web : Site Web www.aslitohumcu.com Twitter: @aslitohumcu Blog collectif : http://www.afilifilintalar.com/yazar/aslitohumcu (en turc)