Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : PERIHAN MAĞDEN "ALI ET RAMAZAN"

Sortie de secours - Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo : Erinç Salor

Perihan Mağden a écrit et publié des romans, de la poésie, de nombreux essais et éditoriaux dans la presse. Orhan Pamuk dit de Perihan Mağden qu’elle « est parmi les écrivains les plus inventifs et francs de sa génération. »

À travers son œuvre, Perihan Mağden nous raconte l’histoire de ceux que la société oublie, ceux qui se retrouvent à la page des faits divers dans les journaux, comme Ali et Ramazan, qui se perdent dans la grandeur de la ville et dans l’angoisse de l’adolescence. Tous ces personnages sont victimes du regard d’une société intolérante face à ceux qui sont différents ou dans le besoin. Les oubliés de la société, les rejetés du gouvernement, de l’armée, de leurs parents… Et le génie de Perihan Mağden est de raconter ces vies, parfois trop courtes comme c’est le cas pour Ali et Ramadan, sans tomber dans le sentimentalisme ou les clichés. Mağden nous montre l’humain et non la victime. 

Je vous propose ici de découvrir l'ouverture du roman Ali et Ramazan. Bien que leur fin soit annoncée dès le premier chapitre, nous ne sommes qu'au tout début de l'histoire de Ali et Ramazan.

Le roman paraîtra en numérique et en papier, dans la collection Publie.Monde de Publie.Net et Publie.Papier. 

 

EUX

C’est le 18 décembre 1992 que prend fin l’histoire d’Ali et Ramazan. Dans la vraie vie. En page trois.
Leurs courtes vies racontées à la hâte en images ensanglantées, en pas plus de cinquante lignes, ces enfants de la page trois, Ali et Ramazan.
ILS L’ONT TORTURÉ : C’est avec ce titre qu’ils se retrouvent pour la première fois en page trois. De retour du service militaire ; quand l’État leur Père les a mis à la porte de l’orphelinat et qu’ils se sont retrouvés à la rue.
Les flics l’ont emmené au poste et l’ont torturé. Sur la photo qui dévoile l’épaule de Ramazan que les flics ont brûlé à la cigarette, on voit son visage de près.
Comme il est beau, comme il est blessé et triste.
Le journal qui annonce leur fin a jugé que DÉRAPAGE DE NUIT : 2 MORTS était un bon titre.
Une façon polie de dire DÉRAPAGE HOMO : 2 MORTS. Les petits jeux de mots des grands journaux. Toujours la même chose.
LES QUESTIONS CHERCHENT DES RÉPONSES sert de sous-titre à “dérapage de nuit”. Ils ont encadré quelques questions.
Ensuite, il y a ce titre. TUÉ AU BOUT DU CÂBLE.
Le câble lâche dans un quartier de Avcılar à Istanbul. Quelqu’un qui se tenait au câble attaché à un balcon du sixième étage, alors qu’il essayait de descendre, s’écrase sur le béton et se tue.
Il y a même une photo. Ils ont recouvert le cadavre avec des journaux. On voit quand même des détails effrayants. Comme l’imprimé sur le pull.
Pire encore, la photo du musicien-compositeur tué chez lui, vraiment dure à regarder. Ses intestins se sont éparpillés sur le tapis où il est tombé.
UNE TROISIÈME VICTIME DE CE DÉRAPAGE DE NUIT : OÙ EST PASSÉ LE FRIC ? Ceci est le dernier gros titre concernant Ali et Ramazan.
Quelqu’un d’autre est mort. Des liasses de billets ont disparu. Il utilise constamment l’expression “dérapage”, le grand journal, il nous envoie des signaux.
Étaient-ils homos Ali et Ramazan ? Est-ce ainsi que finissent les homos ? Est-ce que tu meurs quand le câble lâche ?
Ils sont qui d’ailleurs, eux ? Quelle importance ont-ils ?
Ils ne sont personne. Ils ont vécu intensément, ils sont morts trop rapidement.
Aujourd’hui est un autre jour.
Le temps ne passe plus pour les amoureux morts ; ils sont restés en 92.
— Ali et Ramazan, Perihan Mağden. (Traduction : Canan Marasligil)