Meydan | La Place Vol. 1, Fictions

EXTRAIT: LATIFE TEKIN "LE JARDIN DE L'OUBLI"

Latife Tekin est une auteur bien établie en Turquie. Les lecteurs francophones ne connaissent que très peu de son oeuvre : Épées de glace (Stock, 1999) et Contes de la montagne d’ordures (Stock, 1995) – qui semble épuisée (et n’apparaît plus dans le catalogue en ligne de l’éditeur), où elle met en scène la vie des bidonvilles dans la périphérie d’Istanbul. 

Tekin a commencé à écrire après le coup d’État de 1980. Elle fait partie de cette génération qui s’est retrouvée en plein combat politique à peine sortie de l’enfance. Il faut comprendre que le coup d’État de 1980 a laissé des traces très fortes dans la Turquie contemporaine.

Unutma bahçesi | Le jardin de l’oubli est l’un de ses romans les plus récents et a été primé en 2005 par le prix littéraire Sedat Simavi, un des plus prestigieux en Turquie. Ce roman raconte l’histoire d’un lieu, « Le jardin de l’oubli », construit pour oublier. Les hôtes, dont la narratrice, y accueillent de nombreux visiteurs qui s’y rendent afin d’oublier. Dans un sens plus universel, le jardin de l'oubli peut renvoyer au jardin d’Eden, aux « premières histoires ». L’écriture de Tekin, son langage, sa voix unique, offrent une perspective personnelle mais pose aussi des questions essentielles sur le thème de l’oubli : peut-on oublier ? Doit-on oublier ! ? Est-ce possible voire vital d’oublier ou de se souvenir ? Ce roman, dans un sens, dit aussi qu’à force d’essayer d’oublier, on se finit par se souvenir toujours plus. 

Les extraits proposés dans le premier volume de Meydan | La Place sont tirés de différents chapitres du roman. Voici le prologue intitulé "À force d'oublier nos souvenirs".

Béton - Construction de la ligne de métro Marmaray - Photo : Erinç Salor

S’il est possible d’oublier intégralement, je suis en faveur de l’oubli... Mais à force d’oublier nos souvenirs se multiplient.
J’avais dit à Şeref, « On ne peut donc pas dire qu’oublier nous allège, nous ne nous envolons pas en oubliant, comme les oiseaux. »
« C’est vrai, nous ne nous envolons pas comme les oiseaux, nous volons comme les poissons, dans les profondeurs des souvenirs » avait-il répondu.
Il dit qu’à la fonte des glaces et la montée des eaux, le jardin dans lequel nous vivons, ensemble avec la montagne à laquelle nous tournons le dos, se transformera en une île. « Je sais même où ils laisseront leurs barques » dit-il, « regardez bien autour de vous, sachez et sentez que vous vivez sur une île du futur... »
Toute la vallée jusqu’au dernier platane situé au bord du champ le plus bas allait se retrouver inondée.
Les premiers jours, dans mes rêves, je pensais que les créatures qui se déplaçaient au fond étaient des poissons. Cette pensée, qui se rafraîchit de temps à autre, surtout le matin... crée chez moi un état de rêverie constant durant la journée.
Olgun, observant de la mer aux montagnes, des montagnes à la mer, a dessiné la future carte du territoire. « Je ne l’ai pas effacée pour ne pas vous rendre triste. Aucune des îles actuelles n’y sont, elles vont toutes s’enterrer sous l’eau » dit-il.
C’est autre chose qui m’a attristée. Elle n’apparaît pas comme une île sur sa carte. Elle possède une fine liaison avec la terre.
— À force d’oublier nos souvenirs, Prologe "Le Jardin de l'oubli", Latife Tekin - Traduction Canan Marasligil