Fictions, Meydan | La Place Vol. 1

EXTRAIT : KARIN KARAKAŞLI « MORCEAUX DE VIES »

Construction de la ligne de métro Marmaray. Photo: Erinç Salor

De nouveau sur Soundcloud, je reprends le désir de faire le lien avec le premier volume de Meydan | La place, tout en travaillant sur le second volume (voir deux articles précédents incluant les lectures en turc de Ece Temelkuran et Ahmet Ümit). Je vous cite à présent un extrait, ensemble avec un cliché de la série Marmaray, photographiée par Erinç Salor, des premières lignes de la nouvelle intitulée « Melül » | « Poltron » de Karin Karakaşlı, du recueil Morceaux de vies, ainsi qu’une lecture en turc de ce même passage par l’auteur. Un texte très touchant narrant à travers le regard de deux enfants le tremblement de terre de 1999 qui a touché la région de Marmara, faisant plus de trente mille morts. Ici vous pouvez lire la version de « Poltron », celle de « Polichon » vous attend dans le premier volume de Meydan | La Place.

Je n’avais jamais eu autant de jouets. Des legos, des puzzles, tous les jours une cascade de nouveaux jouets arrivent dans des boîtes. Du ciel tombent la pluie et des jouets. Comme dans ces films où il y a un Père Noël, on nous donne des cadeaux emballés dans des papiers colorés. Mais aucun de nous ne se dépêche pour aller les chercher. On attend sagement dans la file pour recevoir les cadeaux. Les paquets tombent parfois à terre. Il y a de la boue partout. Le paquet se salit aussi.

J’aime les jouets, mais dans cette tente c’est bizarre de jouer. Avant, on jouait à se fabriquer des tentes à l’intérieur de la maison avec mes copines. On se faisait une tente avec la couverture et on se cachait en dessous. La tente est à présent notre maison. Lorsque je sors ma tête à l’extérieur je ne vois pas de toit. Il y a des tentes partout. Petits et grands, on joue tous au camping.

On ne m’avait dit nulle part, même à l’école, que le sol pouvait faire du bruit. J’ai entendu le bruit du sol cette nuit-là. On aurait dit qu’un vieux grand-père avait toussé. Sa toux ne s’est pas arrêtée. Ensuite les gens ont crié, ils ont crié longtemps. Moi je n’ai rien dit. Mon père a plongé dans ma chambre, m’a emmené à toute vitesse quelque part. Je n’ai pas reconnu l’endroit. Je disais « Maman » sans arrêt, « j’arrive ma petite, ta soeur aussi est avec moi, n’aie pas peur » disait-elle. Les murs de la maison se sont écroulés, elles n’ont pas pu venir.

« Vous avez de la chance, ils s’en sont sortis » disait tout le monde par la suite. Il n’y avait plus de maison à présent. Nous avions attendu quinze heures avec mon père devant cette maison qui n’existait plus. Ce sont les autres qui ont dit que ça avait duré quinze heures. Cartable en main, j’ai attendu ma mère et ma petite soeur. On avait acheté mon cartable ce jour même avec maman. Je ne sais pas pourquoi je l’ai pris avec moi en sortant. Je ne savais même pas que je l’avais avec moi. C’est en le voyant que je me suis rendue compte. Sur leur dos, les hommes portaient des sacs comme le mien en plus grand, lampes de poche en main, ils hurlaient en direction du béton « Y’a quelqu’un ? Vous m’entendez ? Parlez. » Nous, nous nous taisions tout le temps.

Il y avait beaucoup de bruit sous le béton. J’entendais aussi la voix de ma mère. Je déplaçais des débris et les écartais, pour que ce soit moins lourd sur elle. Ensuite un grand m’a mis sur le côté. « Reste là, on va sortir ta mère et ta soeur de là » a-t-il dit. Il a tenu parole. Ils ont sortis deux personnes d’en-bas, une grande et une petite. Elles ressemblaient à ma mère et à ma soeur. Elles étaient vivantes. À ce moment-là, j’ai compris ce que voulait dire être en vie. Respirer, avoir la poitrine qui monte légèrement, puis redescend. C’est à ce moment-là que j’ai prié le plus.

« Vous avez de la chance, vous avez trouvé une tente étrangère » disait tout le monde ensuite. Des tas de quinzaines d’heures avaient passé, beaucoup d’étrangers étaient arrivés, en plus de ceux qui se battaient contre le béton. Tout ce que je ne comprenais pas était étranger. Même ceux qui parlaient ma langue. Même ce quartier où j’étais née. Parce que je ne le reconnaissais plus.

J’ai entendu plein de langues étrangères, j’ai vu plein de drapeaux étrangers. Comme les drapeaux qu’on avait dans nos atlas, comme ceux-là. Mon atlas aussi a été englouti par ces pierres. Nous nous sommes installés au camp égyptien. Le commandant égyptien a déblayé un petit espace. On joue au ballon avec lui là. Il nous cajole, il nous aime beaucoup.

Maman et papa ne nous cajolent pas. Ma soeur est à l’hôpital, son pied est cassé. Soit ils insultent des gens que je ne connais pas, soit ils se taisent. Une garderie a été établie dans le camp, j’y passe mes journées. Comme je me grattais beaucoup la tête, ma mère a coupé mes cheveux. Elle aimait beaucoup mes cheveux « Tes cheveux sont si beaux ma chérie » disait-elle, elle les a coupés. Elle ne m’a pas regardée. J’ai dit « Ce n’est pas grave maman, ils repousseront. » Elle a laissé tomber les ciseaux par terre.

Ils ont distribué des masques à tout le monde. Petits et grands on a joué aux infirmiers. Quand les bruits ont cessé de venir du béton, cette odeur est arrivée. C’est difficile à expliquer, une telle odeur qui arrive. Ensuite, on ne sentait même plus l’odeur. Car elle était toujours présente et nous étions toujours présents aussi. J’ai mis ma tête dans mon cartable pour m’endormir. Mes parents n’ont pas dormi du tout.

Mon cartable est à mes côtés, mais je n’ai plus d’école. Nous avions déterminé nos places entre nous au tirage au sort. Côté fenêtre, troisième rang. Je souris quand j’y pense. Poltron ne sourit pas. Poltron, c’est mon chien en peluche. Des enfants au loin, que je ne connais pas nous ont envoyés leurs jouets. Il est plus beau que tous les nouveaux jouets qui arrivent dans les paquets colorés. J’ai reçu ce jouet, la dame qui distribue les paquets a dit « Regarde-moi ce regard poltron » en me donnant le paquet. Je ne sais pas ce que cela veut dire mais je l’appelle Poltron.

J’aime beaucoup Poltron. Je lui demande de quelle maison il vient, il ne répond pas. De quelle couleur sont ses rideaux, a-t-il une bibliothèque, est-ce que sa télévision est grande, y’a-t-il une douche ou une baignoire dans sa salle de bains, qu’y a-t-il dans son frigo ? Ils nous donnent toujours du pain, des tomates, des biscuits, de l’eau. On a eu un repas chaud il y a deux jours, des haricots et du riz. C’était très bon. Poltron m’a regardé manger.

Je lui parle tout le temps, pour que son ancien maître ne lui manque pas, et pour qu’il m’aime beaucoup également. Je l’aime beaucoup, parce qu’il vient d’une maison.

Je veux ma maison.
— Parmi les jouets ! Poltron (extrait de Morceaux de vies). Traduction : Canan Marasligil.