Fictions

La parole de Karin Karakaşlı

Livre hommage à Hrant Dink. 

Des milliers de personnes ont manifesté leur mécontentement hier à Istanbul face au verdict de la justice concernant le meurtre du journaliste arménien Hrant Dink, il y a cinq ans (voir pour plus d’infos le billet de Guillaume Perrier sur son blog Au fil du Bosphore). L’auteur et journaliste d’origine arménienne Karin Karakaşlı, dont nous vous présentons une nouvelle dans Meydan | la place, s’est adressée hier à la foule stambouliote. L’engagement des auteurs et des artistes est ici une réelle nécessité. Perihan Mağden, Karin Karakaşlı et Ece Temelkuran avaient déjà prêté leur plume au livre Hrant’a… Ali topu Agop’s at (À Hrant... Ali passe la balle à Agop), publié en hommage à Hrant Dink.

Ici j’aimerais partager avec vous un très court extrait que j’ai traduit de l’émouvant discours prononcé hier par Karakaşlı (la version turque est disponible dans son entièreté sur le blog de l’auteur et journaliste Yekta Kopan).

Le 19 janvier n’est pas un jour de commémoration. Et ne l’a jamais été. D’ailleurs, aucune des nombreuses douleurs subies sur ces terres n’a eu son jour de commémoration. Le jour arrivé, c’est dans notre solitude que nous nous affligeons tous de nos malheurs vécus.

Puis arriva le 23 janvier. Il y a cinq ans. Les obsèques d’un journaliste arménien condamné en justice pour “Insulte à l’identité turque”, déclaré ennemi de la Turquie, nous ont tous réunis. Parce que Hrant Dink allait soigner toutes les souffrances de ce pays. Ils lui ont tiré une balle dans le dos, en plein jour, en pleine foule, ici-même, sur cette avenue Halaskargazi où nous nous trouvons maintenant. Ils ont ainsi fait de nous les témoins de cet assassinat.



Ils nous disent que le dossier est clos. Est-il clos ce dossier ? Hrant Dink n’est pas un dossier, il est une blessure… Nous voilà arrivés à la dernière sortie avant le pont. Aucun règlement ne sera clôturé, aucun rêve ne sera fondé, aucune justice fiable, aucun pays vivable, avant que nous ne le traversions tous de plein droit. Autrement, il ne sera que mensonge et un jour, s’abattra sur nos têtes. Nous nous effondrerons tous ensemble.

Il est passé le temps de donner sa parole, il nous faut à présent la tenir.

On se le promet ? Cette affaire n’est pas encore terminée.

On se le promet ? Ils n’ont pas encore tué l’humanité.

On se le promet ? L’Etat n’a pas encore tout raconté.

Tenons parole. Vivre avec cette injustice est notre péché à tous. Je salue tous ceux d’entre-nous qui s’y opposent.
— Karin Karakasli (traduction : Canan Marasligil)